Le tendre et dangereux visage de l’amour

Qu’est-ce que l’amour ? La question est posée depuis des siècles ou quelques millénaires. Prévert nous a soufflé notre titre, mais c’est Ovide, l’auteur de L’Art d’aimer, qui est l’inspirateur du beau récit que propose l’écrivain espagnol José Carlos Llop dans son Orient. Un titre qui, renvoyant forcément à l’Occident opposé, entend mettre en équation les deux pôles d’une attitude, ou disons d’une idéologie, amoureuse. Étant un enfant des îles, Majorque en l’occurrence, il va s’attacher à divers lieux de rencontre et d’ancrage, que ce soit Budapest, Venise, Palma ou toute cette Méditerranée bigarrée, où l’Orient au cours des âges l’a toujours disputé à l’Occident.


José Carlos Llop, Orient. Trad. de l’espagnol par Edmond Raillard. Actes Sud, 222 p., 21,80 €


S’il est vrai, comme l’annonce ce livre, que « la passion amoureuse est un pays inventé par le désir », il n’est plus pour son lecteur que d’arpenter les pages noircies d’encre en tenant le fil de salive, parfois dispendieuse, de ce Llop dont le patronyme renvoie au loup des steppes cher à Hermann Hesse. Et c’est bien là d’un narrateur solitaire, rebelle et sauvage qu’il s’agit, qui se définit comme « un homme déplacé ». Le Llop estepari, dans sa version catalane, a popularisé cet auteur germano-helvète qui produisit aussi – étrange coïncidence – un Voyage en Orient qui est la quête de la spiritualité orientale exposée aussi dans son Siddhartha. On ne sait pas si Llop a lu le chef-d’œuvre de Hesse, mais, si ce roman allemand débute par la découverte des carnets de Harry Haller, narrateur du récit, on voit bien que le roman de Llop a également pour prétexte et assise la découverte post mortem de la correspondance de la mère du narrateur.

Orient, de José Carlos Llop : le tendre et dangereux visage de l’amour

Jose Carlos Llop (2010) © Jean-Luc Bertini

À partir de quoi ce dernier la prolonge dans le portrait d’une famille aussi atypique que vagabonde dont il est le dernier fruit, « fin de race », rebelle, instable et retiré. Son écriture jaillit de la retraite qu’il opère, après que son épouse l’a « mis à la porte » et que sa maîtresse a disparu, dans un ancien couvent de moines bénédictins transformé en hôtel dont l’unique autre client est un « bibliophile anglais », aussi étrange que mystérieux, et en tout cas assez excentrique pour accompagner la solitude bavarde de ce narrateur, nommé Manuel. Un personnage aussi flou ou flouté que le Woody Allen de Deconstructing Harry, qui, l’œil brouillé, se voit entre deux « moi » et se sent expulsé de lui-même.

« Notre famille est une famille dédiée à l’amour, donc au désordre » est la phrase introductrice d’un roman reposant ainsi sur deux pôles, l’amour et le désordre. Sans qu’on aille jusqu’au « dérèglement de tous les sens » cher à Rimbaud. Nous ne quittons jamais, en effet, le milieu bourgeois qui est le cocon douillet de cet homme immature et instable étroitement attaché à sa mère. Une femme forte, de grand caractère qui, lorsqu’elle se sépare de son mari, n’hésite pas à parler de lui comme de son « défunt mari » ni à l’évoquer en l’appelant « le défunt ». Mari et femme avaient, à vrai dire, une conception assez libre de l’amour et affranchie des contraintes du couple. Au-dessus duquel trône une truculente grand-mère surnommée « Mettez un Peu de Tout », après qu’elle eut raconté au narrateur sa dernière et fatale visite au confessionnal : « À part voler et tuer, avait-elle dit au prêtre, mettez un peu de tout et donnez-moi l’absolution, révérend ; je ne suis qu’un être humain, et nous vivons dans une vallée de larmes qu’il faut égayer un peu, vous ne croyez pas ? »

Le protagoniste, qui est professeur d’université – une fonction qui, selon lui, fait de chaque universitaire un trousseur de jupons –, détourne, en philologue ou sophiste averti, la fameuse phrase de la cérémonie matrimoniale où l’on dit aux mariés qu’ils sont unis jusqu’à ce que la mort les sépare : « Comprendre bien que ce n’est pas de la mort naturelle qu’il s’agit, il est impossible que le christianisme prononce cette peine. Il s’agit de la mort de l’amour : jusqu’à ce que la mort de l’amour nous sépare, devrait-on dire… »

Mari et femme pratiquent cet amour dans toute son ardente liberté et sa licencieuse joie. Mais la joie d’aimer amène l’un et l’autre à de multiples vagabondages dans les prairies du plaisir. La guerre – et les désordres qu’elle entraîne – ne peut aboutir qu’à cette instabilité amoureuse. Bref, la partie carrée tant attendue est la suivante : le mari dit à sa femme qu’elle doit pousser cet Italien qui est son amant à épouser la maîtresse du premier qui est une Juive polonaise – il faut suivre. Une Juive qu’il faut sauver à tout prix de la déportation. La scène se passe à Budapest où la guerre mondiale est enclenchée. Nous sommes dans le milieu des diplomates, journalistes et espions en tout genre. Et les nazis montrent leurs crocs : « Déjà les hyènes rient en plein jour : l’heure du festin approche », écrit superbement le romancier.

Orient, de José Carlos Llop : le tendre et dangereux visage de l’amour

Alors Paolo Zava épouse Sara Gozydz, dont les lettres qu’elle adresse à la mère du narrateur constituent le matériau initial de ce parcours romanesque. « Tous les hommes échappent à la mort en aimant quelqu’un », affirme ce professeur constamment érigé en pédagogue. Et certes, la Sara devenue italienne par son mariage sera d’autant plus sauvée que son mari est fasciste et ami du comte Ciano, gendre de Mussolini. Sauf que l’amour à tout va ne pourra rien contre le cancer qui emporte le mari, et, deux mois après, son épouse, la mère de Manuel. Lequel, chassé par son épouse après ses écarts adultérins avec son élève Miriam, qui disparaît à son tour, plonge dans une dépression qui, pour son salut, prend la forme d’un long débat sur la seule question qui vaille : l’amour. À grand renfort de lectures d’Ovide, de Rilke, de Jünger et quelques autres. On notera d’ailleurs que l’évocation d’Ernst Jünger dont la maîtresse était juive est un parfait contrepoint à l’union de Zava et de Sara : dans les deux cas, pour le nazi comme pour le fasciste, la compagne ou épouse juive est un excellent sauf-conduit pour les suites du conflit. Une forme de rachat.

Mais l’Orient, dans tout cela ? Ne vient-il pas de cette Juive hongroise, de ce pays et de cette ville, Budapest, qui a toujours opposé, ici la pureté raciale des Magyars, là la belle blonde race aryenne, à ces métèques tziganes et juifs extrêmement orientaux ? « Elle appartenait, dit-on de Sophie Koch maîtresse de Jünger, à une lignée plus sage et plus ancienne que n’importe quelle noblesse européenne. Ses ancêtres formaient les tribus d’Israël et gardaient l’Arche d’Alliance, alors que les ancêtres de la noblesse européenne étaient illettrés, vêtus de peaux d’ours et chassaient les aurochs dans la forêt, la nuit, au milieu des hurlements des loups… »

Et comme en écho, le narrateur retrouve cette lettre où sa mère, au sein de la capitale hongroise, confie à son fils que, si elle se sentait seule « du côté de l’Occident. Du côté de l’Orient, je n’étais jamais seule », et épanche ses sentiments troublants et émouvants dans cette description poétique de la ville où Buda et Pest sont coupées – ou réunies – par le flot fluvial : « Un fleuve aux eaux abondantes traversait la ville et d’un côté il y avait l’Orient et de l’autre l’Occident, qui sont deux façons d’aimer. D’un côté les coupoles en forme de bulbes et les lumineux bains romains ; de l’autre, les minarets et les sombres bains turcs. »

C’est dans ce balancement que s’inscrit la démarche d’un romancier qui, à travers son narrateur impotent et reclus dans un ancien couvent, penché à la lucarne de sa cellule sur les amours multiples ou amphigouriques jalonnant la vie dissolue des siens et son propre parcours, tente d’y voir clair dans l’arcane amoureux, lui qui est victime d’un double abandon – celui de l’épouse, celui de l’amante –, et « parle et parle et parle, dans l’espoir que ses mots rattrapent la personne qui n’est plus à ses côtés ». En définitive, au terme d’une belle écriture et d’une quête palpitante autant que discordante, on est en droit de dire que la passion amoureuse, c’est un peu le Bazar et nous voilà bien en Orient.

Tous les articles du n° 145 d’En attendant Nadeau

;