Rilke, errant de femme en femme

Comment dessiner le portrait d’un poète, mieux, en écrire la biographie, lorsqu’il a à ce point ordonné sa vie à son œuvre que celle-ci s’abolit en quelque sorte dans l’écriture de celle-là, qui s’en nourrit ? L’alchimie, la métamorphose  poétique l’emportent sur l’incarnation. Celle-ci, et ce n’est pas le moindre paradoxe chez le poète qui a réhabilité Eros, le sexe et la sensualité, échappe par une dernière et cruelle ruse.


Catherine Sauvat, Rilke, une existence vagabonde. Fayard, 259 p., 20 €.


Il y a chez Rilke, qui a porté le langage à un point d’incandescence jusqu’alors inconnu, comme un vampirisme de l’œuvre : elle dévore et instrumentalise les rencontres offertes par la vie. Elle est l’autel sur lequel est consommé le sacrifice des émotions. Leur transmutation dans l’invisible est à ce prix. Car la solitude, indispensable à la création aux yeux du poète, devient chez lui une  règle de vie absolue : elle exige qu’il ne s’engage jamais dans aucune relation. La crainte de s’y aliéner retient ce grand séducteur. Rilke, qui multiplie les liaisons amoureuses, se retire prématurément, laissant ses victimes à l’ardeur de leurs souvenirs. Elles y trouveront déposée la promesse d’un livre dans lequel se cristallisera l’image qu’elles ont gardée de lui.

Catherine Sauvat, Rilke, une existence vagabonde

Rainer Maria Rilke

La princesse Marie de la Tour et Taxis, Lou Albert-Lasard laisseront ainsi chacune un livre sur le poète, pour ne rien dire des volumes qui recueillent l’abondante correspondance de l’insaisissable avec la foule de ses amantes. Rilke, qui ne néglige pas de s’abriter le cas échéant derrière le miroitement d’une appellation reçue avec laquelle il aime se confondre – Dottor Serafico, par exemple, figure dans laquelle l’irréalise la princesse – échange de longues lettres avec Merline (Baladine Klossowska) et autres Benvenuta (Magda von Hattingberg). La liste des correspondantes se laisse d’autant moins épuiser que les lettres constituent aussi matière à une rêverie sensuelle auprès de femmes que l’échange tient à distance. L’écrivain, qui a aimé théoriser sur les femmes, laissant des pages et des vers mémorables sur les jeunes filles et les grandes amoureuses, reste au fond de lui-même, et par-delà l’ivresse sensuelle, un esthète.

Aussi fallait-il sans doute une femme sensible à la beauté et à la force de l’œuvre pour dévoiler la part d’égoïsme qui entre dans sa réussite. On savait Rilke expert à solliciter de généreux mécènes pour échapper aux contraintes de la vie matérielle. On savait aussi les raffinements qu’il cultive, personnage proustien goûtant les mondanités et le luxe, lui qui avait rendu un hommage si ému à la vie simple des paysans russes qu’il avait pris pour modèles. On connaissait la rapidité avec laquelle, abandonné par Lou Andreas-Salomé en 1901, il se laisse aller dans le cercle des artistes de Worpswede aux séductions de deux jeunes femmes, la sculptrice Clara Westhoff et son amie peintre, Paula Becker. Avec une hâte un peu inexplicable autrement que pour combler un vide et reprendre l’initiative, il se déclare à Clara et l’épouse. C’est au demeurant pour la rendre à une lourde solitude, sitôt qu’elle a donné naissance à une fille, Ruth. C’est à peine si Rilke sera époux et père. Il rejette ces deux fardeaux, pour se vouer à son œuvre. Et il vole de femme en femme, pourvu qu’aucune ne l’entrave ni le retienne.

Le livre est habilement construit, à commencer sur la figure du « poète des poètes », « l’immense »  Rilke de 1926, courtisé à Lausanne par une belle et riche Égyptienne de vingt-trois ans, fêté à Paris par Paul Valéry et Edmond Jaloux, correspondant de la poétesse russe Marina Tsvetaeva, qui lui voue un culte. Dans quelques mois, en décembre, Rilke mourra au sanatorium de Valmont, emporté par la leucémie. Catherine Sauvat nous met sous les yeux la gloire de l’Européen que Stefan Zweig saura célébrer plus tard. Cette anticipation étant posée en forme de porche, le livre déroule l’existence singulière de celui dont la mère inconsolable a accueilli la naissance comme un substitut à la fille perdue en bas âge. Même habillé en fille et affublé de prénoms qui, aux oreilles allemandes, sonnent féminins (René, dans lequel s’entend plutôt la Renée de Zola, accolé à un Maria qui est sans ambiguïté), l’enfant ne saurait répondre à l’attente d’une mère par ailleurs capricieuse, qui ne l’aura jamais aimé. Pour faire bonne mesure, son père envoie le garçon dans un collège militaire. On comprend les déséquilibres de l’adulte, le mal-être qui l’accompagnera toute sa vie, le corps finissant par se venger de la spiritualisation à laquelle se voue le poète, si charnellement amoureux que soit par ailleurs le futur auteur des Hymnes phalliques.

Catherine Sauvat, Rilke, une existence vagabonde

Rainer Maria Rilke et son éphémère épouse Clara Westhoff, en 1901.

Informé et fin, écrit d’une plume alerte, l’ouvrage ne sacrifie pas aux clichés auxquels une lecture hâtive réduit le poète, ramené au seul format des Lettres à un jeune poète — des paroles choisies sur la mort, l’invisible et le rude métier de l’écriture. Ce Rilke, sous-titré « Une existence vagabonde », est moins l’errant du Livre du pèlerinage, du Livre d’Heures, que l’amoureux épris de lui-même qui berce sa douleur de femme en femme, sans nul désir de se fixer jamais.

Étant donné la perspective du livre, on s’étonnera de la part réduite laissée à Lou Andreas-Salomé. Tout appelait en effet sa mise en relief, dans la mesure où la femme de chair et de pensée échappe au scénario décrit. Douée d’une farouche volonté d’indépendance, la jeune femme de près de quinze ans l’aînée du poète oppose un démenti éclatant au triomphe sans frein de la faille (plus masculine que paradoxale) que le livre met en lumière chez Rilke : un poète qui se protège de l’amour en abandonnant successivement les femmes qu’il séduit.

Car cette faiblesse chez lui, l’exemple de Lou le montre, n’est pas une fatalité. Femme de lettres reconnue quand Rilke, au début de leur rencontre en 1897, cherchait encore sa voie, Lou Andreas-Salomé a victorieusement repoussé les essais que le tout jeune homme a tentés pour la vassaliser. En retour, elle lui a offert plus solide : une nouvelle naissance avec le don d’une identité (le prénom Rainer, germanique et plus viril, se substituant à René), et une authentique vocation de poète lorsqu’il était victime de ses facilités naturelles. Elle l’a initié aux ressources artistiques, humaines et spirituelles de son pays natal, la Russie. En échange du renouveau qu’elle apportait, elle a connu auprès de Rilke la plénitude d’un amour partagé. Elle a été également assez ferme pour mettre en garde le poète contre les déséquilibres qui l’assiégeaient et compromettaient leur relation.

Un jour de février 1901, devant la vanité de ses efforts, elle lui signifie une rupture sans appel. Elle ne renouera avec lui, annonce-t-elle, qu’à l’heure sombre où le désespoir le menacerait. Proche de Rilke qu’elle aura soutenu sans défaillir, consciente de sa grandeur de poète et des démons qui sont à la source de ses plus hautes conquêtes, Lou Andreas-Salomé désigne une autre carrière aux femmes. Tendre, lucide et sévère, elle avait sa place.

Stéphane Michaud

À la Une du n° 18