Un bréviaire d’Agamben

Le lecteur de Giorgio Agamben se sent toujours en retard d’un livre à avoir lu, d’un auteur à avoir étudié. Il peine à discerner des penseurs importants pour la seconde moitié du XXe siècle que le penseur italien n’aurait pas approchés, desquels il n’aurait pas nourri sa propre pensée. Il subit cette fois une nouvelle surprise, avec ce livre d’un tout petit format, dans lequel n’apparaît à peu près aucun nom propre. Quand la maison brûle est-il un bilan intellectuel, un Manuel comparable à celui d’Épictète ?


Giorgio Agamben, Quand la maison brûle. Trad. de l’italien par Léo Texier. Payot-Rivages, 120 p., 16 €


Il ne serait pas tout à fait exact de qualifier d’encyclopédique la culture philosophique d’Agamben. Les choses sont plus troublantes que cela car l’encyclopédiste moderne a aussi lu beaucoup de choses qui ne valaient guère la peine. On est ici devant tout autre chose : l’étrange sensation qu’il a déjà lu précisément ceux à qui on voudrait s’intéresser. Mettons : Foucault, Debord, Schmitt, Taubes, tous appuyés sur la statue de Heidegger. Et pourquoi pas Aby Warburg ? Il rédige une thèse sur Simone Weil ; il joue un petit rôle dans La Passion selon saint Matthieu de Pasolini ; il fait connaître Walter Benjamin aux Italiens. Il est philosophe, théologien, juriste. Même si l’on ne compte pas 1 003 noms propres, on pense à l’air de Leporello. Le plus déplaisant peut-être – troublant, en tout cas – est que l’on n’est même pas tenté de protester contre la présence de tel ou tel intrus : la collection est complète et bien choisie ; il ne vient pas à l’idée de dire « non, pas celui-là ! ».

Il n’est pas précisé si le petit recueil qui paraît en français réunit des articles déjà parus ou s’il a d’emblée été composé ainsi. Peu d’auteurs y sont nommés, et presque exclusivement de grands noms de la tradition. Mais on y rencontre bon nombre de citations, reconnaissables comme telles aux seuls guillemets, à moins qu’il ne s’agisse de la célébrissime dernière phrase des Mots et les choses qui apparaît sans marquage particulier dans le tissu du texte.

Quand la maison brûle : un bréviaire de Giorgio Agamben

Fresque représentant Giorgio Agamben © D.R.

On n’ira évidemment pas reprocher à l’auteur l’absence des références dans des citations déjà rencontrées maintes fois dans ses œuvres antérieures. Sa culture apparaît ici pleinement digérée et le jeu serait plutôt d’essayer de deviner l’origine de telle ou telle (quasi-)citation. La phrase qui sert de titre au livre et qui en constitue l’ouverture a-t-elle été empruntée à Greta Thunberg dans un livre de 2019 ? À Jacques Chirac au Sommet de la Terre de 2002 ? Au Nietzsche de Par-delà bien et mal ? L’actualité médiatique incite à évoquer la jeune Suédoise ; les Français penseront spontanément à leur ancien président de la République ; les philosophes trouveront plus noble de rappeler l’ensemble de la phrase nietzschéenne (§. 83) : « Instinct. – Quand la maison brûle, on oublie même de dîner. Oui. – Mais on se rattrape en dînant sur les cendres ». Agamben n’étant pas citoyen français ni, peut-on supposer, consommateur effréné de télévision, on a tout lieu de supposer qu’il a lu Nietzsche – à qui, de plus, il se réfère souvent.

Agamben compare la langue de la philosophie à celle de la poésie et, de fait, ce livre-ci a quelque chose de poétique. Les quelque quinze pages qui composent chaque partie se divisent chacune en trois ou quatre paragraphes dans lesquels on peut voir autant de poèmes en prose qui se suivent sans constituer une unité continue. Chacun est la parcelle d’une méditation autour du thème de la maison qui brûle, puis de l’ambivalence du mot « porte », lequel « désigne d’une part une ouverture, un accès et, de l’autre, le battant qui l’ouvre ou la ferme ». Dans la troisième partie, chaque paragraphe, chaque petit poème, répond à une des seize premières lettres de l’alphabet hébreu. La quatrième partie, la seule à compter plus de vingt pages, a pour titre « Témoignage et vérité », et la méditation qu’elle développe est fondée sur une parole du poète Paul Celan : « Nul / ne témoigne / pour le témoin ».

Tous ces petits poèmes ont en commun de dissimuler leur profondeur sous une extrême simplicité. Que dire de la maison qui brûle ou de l’ambivalence du mot « porte » ? Cette douzaine de pages invite à son tour à une méditation. La brièveté même du livre est une insistante invitation à la relecture. Il est possible qu’Agamben ait eu à l’esprit une petite forme comme celle qu’adoptait Nietzsche avec ses aphorismes imités des fragments conservés d’Héraclite. Et pourtant le lecteur est mis devant quelque chose de différent : un appel à une autre sorte de lecture. Un aphorisme comme celui de Par-delà bien et mal sur la maison qui brûle disait beaucoup en moins de deux phrases. Nietzsche invitait son lecteur à remâcher ses « sentences mêlées » ; Agamben présente une telle rumination qui, à son tour, est une invitation à pareille lecture lente et ressassée.

Contrairement donc à l’impression première, le lecteur n’est pas là devant quelque Manuel comparable à celui d’Épictète. Ce livre aurait plus à voir avec un bréviaire. Parlons plutôt, de façon moins marquée, du bilan poétique d’une vie de riche méditation.


EaN a rendu compte de Polichinelle ou Divertissement pour les jeunes gens en quatre scènes, Karman. Court traité sur l’action, la faute et le geste et de l’édition intégrale d’Homo sacer.

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