Une princesse viennoise pour le shah

En son palais, le noble et grand monarque de tous les États de Perse, Shah-in-Shah, est pris d’un mal-être inconnu. Devant l’incapacité des médecins de son empire à expliquer ce mal qui l’inquiète au plus haut point, le souverain convoque son grand eunuque. Pantomimos demande alors à Shah-in-Shah si un désir inédit ne le travaillerait pas.

« – Un voyage dans des pays exotiques, en Europe par exemple, n’apaiserait-il pas ce désir

– Et que devrais-je y chercher, à ton avis, Pantomimos

– Comment un aussi pauvre homme que moi saurait-il ce que pourrait chercher un grand souverain ?

– Tu sais, Pantomimos, lui répond le monarque, que je n’ai plus touché une femme depuis des semaines.»

Joseph Roth, Conte de la 1 002e nuit.

La conversation amène Shah-in-Shah à penser qu’un long voyage, à Vienne par exemple, lui serait bénéfique. Les musulmans n’y sont plus allés depuis plus de trois siècles, depuis que les armées turques ont dû lever le siège de la ville qu’elles n’avaient pas réussi à prendre : « On part, décrète alors le Shah. »

Sitôt dit, sitôt fait. Accompagné de son harem, de plusieurs dignitaires et ministres et de son grand eunuque, le souverain prend le train incognito pour Constantinople. À peine le souverain est-il arrivé aux rives du Bosphore que son vaisseau appareille, cap sur l’Europe. Cependant, la navigation dure. Le bateau ne progresse guère, à longer sans cesse les mêmes côtes, comme s’il revenait chaque fois à son point de départ de la veille. Colère du shah, à qui personne, pas même le Grand Vizir, convoqué pour qu’il s’explique, n’ose dire qu’il faut au préalable obtenir, par le canal de l’ambassadeur persan en Autriche, l’autorisation de se rendre à Vienne. Usages diplomatiques obligent. Enfin, après maintes journées passées à longer les mêmes côtes sans jamais s’approcher du but, arrive la dépêche de Vienne : tout est prêt pour accueillir dignement l’hôte. Leurs majestés l’empereur d’Autriche et le shah de Perse se saluent au cours de grandes festivités, sans que s’estompe toutefois la mélancolie du souverain de tous les États de Perse. Jusqu’au moment où, dans l’éclat des bals officiels, la vue d’une dame de la cour enflamme le désir du shah. Il veut à tout prix une soirée de tête-à-tête intime avec elle. Embarras du protocole : comment faire ? Impossible de transmettre la proposition à une femme mariée et de haute naissance. Ce serait l’insulter. Cependant, comment prendre le risque de fâcher un si noble et puissant hôte étranger ?

Il faut toute la finesse d’un romancier éprouvé pour imaginer et dénouer la situation. Le souverain, que laissent froid les trois cent soixante-cinq beautés qui composent son harem, frémit au charme de l’unique, cette femme dont les chairs vibrent sous l’éclat d’une fontaine de pierreries, tandis que sa chevelure, tenue par un diadème, réunit en elle toutes les saisons, depuis le blond d’une pluie d’or au printemps, l’ébène qui vire au bleu dans les nuits d’été, jusqu’au roux des feuilles d’érable à l’automne. Shah-in-Shah s’enivre à l’avance de plaisirs interdits. Il veut l’impossible. Un défi est lancé à la plus vieille monarchie catholique, qui ne peut pourtant pas renier ses valeurs.

Joseph Roth, dont on connaît les grandes fresques historiques – La marche de Radetzky et La crypte des capucins sont les plus célèbres –, dont on sait la part que prend dans son œuvre le sort de ses frères juifs de Galicie, pays dont il est originaire et qui relevait avant 1918 de l’Empire austro-hongrois, Roth, lui aussi cible du nazisme, est l’auteur de cette féerie. Elle retourne la localisation de l’érotisme, que les fantasmes de l’Europe lient traditionnellement à l’Orient, pour installer à Vienne sa célébration. Au moment où il rédige Le conte de la mille et deuxième nuit, le successeur et compatriote de Schnitzler, l’ami de Stefan Zweig, survit misérablement dans une chambre d’hôtel de la rue de Tournon à Paris. L’exilé y mourra quelques semaines plus tard, en mai 1939. Il dresse cette magie dans un style net, précis, admirable, d’un humour que l’on pourrait croire sorti de la Cacanie finissante de Musil. Mais le conte chez lui est rattrapé par l’Histoire. Ou, plutôt, il baigne en elle, comme l’énonce le titre allemand qui laisse clairement entrevoir la revanche : le fantastique, l’imaginaire laissent place à plus profond, L’insuccès de la fête, aimerais-je dire, si Florence Delay m’autorise à lui emprunter ce beau titre d’un roman qui se situe pour sa part à la cour d’Henri II, en pleine Renaissance française, une œuvre elle aussi accueillie dans la collection « L’Imaginaire ». Magie de la littérature, qui mêle le frivole et le tragique, illustration saisissante de ce qu’une exposition jadis, dont il est bon de rappeler les démons qu’elle conjurait, appelait l’apocalypse joyeuse.


Joseph Roth, Conte de la 1 002e nuit. Trad. de l’allemand (Autriche) par Françoise Bresson. Gallimard, coll. « L’Imaginaire » (n° 479), 238 p., 8 €

Stéphane Michaud

À la Une du hors-série n° 2