Une épidémie sous Staline

Écrit en 1988, ce scénario de Ludmila Oulitskaïa évoque la façon dont le pouvoir stalinien a pu, grâce aux services de renseignement du NKVD, juguler rapidement une étonnante épidémie de peste à Moscou en 1939.


Ludmila Oulitskaïa, Ce n’était que la peste. Trad. du russe par Sophie Benech. Gallimard, 144 p., 14 €


La publication de Ce n’était que la peste tombe à point nommé. L’écrivaine s’était inspirée d’un épisode surprenant et peu connu de l’histoire soviétique : en 1939, suite à une malencontreuse expérience de laboratoire, une épidémie de peste commence à se propager à Moscou et cause plusieurs décès. Mobilisés, les services du NKVD procèdent à une série d’arrestations et de mises en quarantaine. Ils parviennent rapidement à contenir l’épidémie.

Ce n’était que la peste, de Ludmila Oulitskaïa : une épidémie sous Staline

Affiche (1920) : « Citoyens ! Faites-vous vacciner contre le choléra. Ce n’est que contre la vaccination que la mort est impuissante ». S. I. Ivanov. © D.R.

Dans une postface écrite de nos jours, Oulitskaïa revient sur le caractère paradoxal de l’épisode, où, pour la seule fois de l’histoire soviétique, les services de la sécurité d’État sont intervenus pour le bien du peuple. Beau sujet, à l’évidence, que ce curieux moment qu’elle désigne comme la peste (au sens propre) au temps de la « peste » (au sens métaphorique : la terreur stalinienne). Il donne à ses yeux matière à réflexion sur l’interaction entre le pouvoir de la nature et celui de l’État, voire sur la définition même du pouvoir politique : « un pouvoir, écrit Oulitskaïa, peut être plus ou moins cruel, mais il a toujours pour fondement l’oppression de la liberté de l’individu au profit du bien de la société, un bien qui est parfois compris de façon très arbitraire par le pouvoir lui-même ».

Menée dans le plus grand secret, afin d’éviter tout mouvement de panique, la série d’arrestations que conte le scénario provoque d’incessants malentendus et semble une réplique presque parodique de la Grande Terreur de 1937. Le lecteur, qui connaît la logique de l’« opération IPD » (Infection Particulièrement Dangereuse), peut sourire face aux réactions de panique de ceux qui, craignant une déportation ou une exécution, comprendront par la suite qu’il ne s’agissait cette fois que d’une mise en quarantaine.

Derrière l’humour fréquent du ton, le texte est un bon condensé des trajectoires sociales et des destinées humaines de l’époque stalinienne, dont l’historien Orlando Figes a  brossé un saisissant tableau dans Les chuchoteurs (Denoël, 2009) : parmi les personnages, il y a cette stalinienne fervente qui approuve les purges et finira, après l’arrestation de son mari, par dévoiler au NKVD que celui-ci a caché toute sa vie qu’il était né dans une famille de koulaks ; il y a ce médecin qui, se sachant condamné par la maladie, écrit une lettre à Staline afin de lui demander d’examiner le dossier de son frère arrêté en 1937 sans raison ; cet éleveur d’oies qui se livre à des expérimentations et reste intimement persuadé que l’univers entier est régi par les lois du marxisme-léninisme ; ce professeur de médecine et sa femme, qui évoquent à demi-mot la supériorité de l’instruction qu’ils ont reçue en Europe. Le scénario mobilise une trentaine de personnages, avec au sommet un « Personnage Haut Placé » à l’accent géorgien, qu’une parenthèse identifie comme étant Beria.

Ce n’était que la peste, de Ludmila Oulitskaïa : une épidémie sous Staline

L’épidémiologiste Abram Berlin, mort en 1939 après avoir contracté la peste en travaillant sur un vaccin © Archives familiales de Mikhail Dzyubenko, https://lechaim.ru/

C’est dans le cadre d’une candidature à un cours d’écriture de scénario qu’Oulitskaïa avait écrit ce texte. L’enseignant, qui ne l’avait pas acceptée dans son cours, lui avait déclaré qu’elle savait déjà tout et qu’il n’avait rien à lui apprendre. Le texte montre en effet une maîtrise de l’art du scénario tout à fait consommée. L’épidémie lui confère une unité dramaturgique forte : le livre s’ouvre sur l’incident de laboratoire qui déclenche le fléau, suit les rencontres qui correspondront à la chaîne de contamination, puis la réponse des autorités, et se clôt sur la sortie de quarantaine. L’écriture, sans mentionner jamais de notions précises de technique cinématographique, fait signe vers des éléments liés au plan, au montage, ou au son. Le laconisme et le principe d’efficacité narrative du genre scénaristique semblent convenir à Oulitskaïa, qui travaillera quelques années plus tard en tant que scénariste sur plusieurs films.

L’auteure, qui a une formation de biologiste, peut trouver dans les lecteurs de 2021 un public suffisamment versé en épidémiologie pour se sentir en terrain familier. On pourrait, pour employer les mots qui nous imprègnent aujourd’hui, résumer le livre ainsi : « c’est l’histoire d’une crise sanitaire sous Staline : le biologiste Rudolf Mayer, à la recherche d’un vaccin contre la peste, devient par accident le patient zéro d’une nouvelle épidémie de peste, maladie dont le taux de létalité est très élevé. Grâce au NKVD qui, pour éviter la panique, préfère parler de simple « influenza », tous les cas contacts sont mis en quarantaine et la victoire sur le virus est célébrée au son d’un chant patriotique plein d’entrain ».

Lisant ce livre dans le moment historique où nous sommes, on ose presque s’étonner de la faiblesse et de la versatilité des mesures de contrôle de la pandémie en Russie de nos jours (on pouvait ces derniers mois à Moscou aller au théâtre ou au restaurant, mais par revirement une nouvelle flambée du virus fait parler de vaccinations obligatoires). Mais en Russie, la réception du livre d’Oulitskaïa a été perturbée par des questions d’un autre ordre : le site d’information Meduza s’est fait l’écho d’un hypothétique problème de plagiat : la fille d’un médecin qui a été le témoin direct de cette épidémie de peste en 1939, Natalia Rapoport, avait commencé à écrire dans les années 1980 un texte sur le sujet, pour lequel elle avait demandé le secours de Ludmila Oulitskaïa. Quel que soit le fin mot de l’affaire, on comprend que l’intérêt pour cet épisode historique étrange puisse s’avérer contagieux.


Cet article a été publié sur Mediapart.