La violence retenue

Autant le dire d’emblée, rien ne donnait envie de découvrir le premier roman de Nicolas Rodier. Devant son titre, Sale bourge, et la photographie d’un adolescent au teint frais sur sa jaquette, on avait cru à un énième texte narcissique, à une plainte convenue des gens de bonne éducation et de grande fortune. Ce texte très justement composé propose tout l’inverse.


Nicolas Rodier, Sale bourge. Flammarion, 224 p., 17 €


Car tout évite l’épanchement de l’ego dans ce roman où la première personne n’empêche pas la distance que donnent le temps du souvenir et le temps de l’écriture réunis. On ne sait pas dans quelles conditions il fut fabriqué, mais il se situe bien loin des livres de rentrée aussi vite faits que vite oubliés. Nicolas Rodier l’a construit en décrivant de simples scènes, des souvenirs formant de très courts chapitres, puis des parties qui suivent – avec des blancs, réussis eux aussi – les différentes périodes de la vie de son narrateur. L’auteur est né en 1982, le roman commence un an plus tard, et pourtant rien ne dit que sa matière soit autobiographique – et peu importe : sa matière est la violence, celle d’un milieu qui, s’il jouit de nombreux privilèges, gagne rarement celui de devenir l’objet d’un roman contemporain.

Pierre Desmercier – son nom entier n’apparaîtra qu’une seule fois – est l’aîné des six enfants d’une famille de la haute bourgeoisie française, implantée entre un appartement à Versailles puis à Ville-d’Avray, les établissements scolaires de Rueil-Malmaison et de Saint-Cloud, les grandes écoles de commerce, la rue de Passy et l’église Saint-Philippe-du-Roule, les plages de Saint-Cast-le-Guildo, la Saône-et-Loire, la Sologne, la Normandie. À travers le détail des noms, des choses et des lieux, la référence est partout, sans gêner la progression du récit, qui n’est pas une étude sociologique façon Pinçon-Charlot. Nicolas Rodier évite aussi la satire et la haine de classe, aussi attendues l’une que l’autre sur ce monde où réussir, « ne pas finir » quelque chose (au choix : enseignant, femme de ménage ou drogué) l’emporte sur tout le reste – sur la vie.

Nicolas Rodier, Sale bourge

Rassemblement pour Nicolas Sarkozy, à Paris (2012) © Jean-Luc Bertini

Sa force et son originalité sont ailleurs : dans la composition des scènes, la maîtrise de la description, la régularité du rythme d’écriture, sa rapidité. Elles résident aussi dans deux particularités étonnantes. D’une part, Pierre raconte sa vie comme si elle n’était qu’une partie, une excroissance de cet environnement ; de ce milieu homogène, où la mixité sociale à la maison et sexuelle à l’école est interdite, il est issu au sens littéral, on l’y a engendré ; il procède de même avec les situations, qui semblent produites par leur milieu d’origine. D’autre part, ce personnage n’écrit pas sa révolte, il ne pousse aucun cri, il observe, il rend compte ; et son compte rendu est « désaffecté » – alors que tout en lui, derrière le respect des règles apprises ou plutôt imposées par sa formation à ce qu’il faut faire de sa vie, hurle : « je veux sortir ». La sortie occasionnelle sera dans l’alcool, la drogue, le sexe – et Spinoza. Joies de courte durée, évasions vite rattrapées par l’usage et la mémoire de la violence. Pierre a été « dressé » par sa famille, et « la famille est un mot d’ordre, quelque chose qui s’impose à nous ». En cela, l’exergue est bien choisi, Deleuze dans Proust et les signes : « La pensée n’est rien sans quelque chose qui force à penser, qui fait violence à la pensée. »

Ce qui fait violence à la pensée, un événement ou une série d’événements, une contrainte générale, a lieu dans l’espace domestique, privé, où la famille le produit en organisant la pensée (le père le dit très bien : « Les problèmes on les règle en famille, pas avec la police ! »). « Ça » prend de nombreuses formes, s’accumulant en strates, structurant un monde qu’on euphémiserait si l’on disait « climat de violence ». Il y a les gestes violents, avec leurs instruments (les mains, bien sûr, mais aussi la « cravache de dressage » ou la « cravache normale », la corde à sauter, avec ou sans poignée), les mots violents (qui explosent dans le racisme partagé, les blagues de bon aloi sur les Noirs et les Arabes qui croisent l’acceptation du passé de la collaboration), les morts violentes (suicides, dépressions, anorexies). Il y a la violence des hommes sur les femmes. Il y a la violence des adultes sur les enfants. Il y a la violence des complices. Et toute cette violence, alimentée, sur-nourrie, est d’autant plus violente qu’elle est dissimulée au regard extérieur, peu pensée comme telle, peu soumise au préjugé de classe, au récit public. Mais elle a laissé des traces partout ; la scène de crime est immense. Comme une leçon bien apprise, comme un souvenir arraché à l’oubli, la violence a été une violence retenue.

C’est pour cette raison que, si le roman de Nicolas Rodier est bien le livre d’une plainte, ce n’est pas celle qu’on attendait – pas la jérémiade d’un ego ou d’un milieu coupé de la réalité. Il fait entendre, mais sourdement, mais sans l’ego, le tragique de la plainte et de la souffrance partagée. Il y a la violence du secret ; il y a la violence du silence. Longtemps le narrateur s’est tu, comme sa mère avant lui. Ils ne se sont pas plaints : il n’y a pas de quoi se plaindre, dit l’ordre des choses. Alors la violence est doublement retenue : celle qu’on a apprise, qu’on est appelé à imiter, les coups à reproduire, les mots à répéter sont retenus comme un poing maintenu en l’air jusqu’à ce qu’il tombe. Mais Nicolas Rodier évite un autre écueil en ne tenant aucun discours sur la reproduction de la violence, ni sur le déterminisme social. Il montre simplement que la violence s’exprime là où elle veut, quand elle veut, et demeure plus forte que tous les stratagèmes de la conscience et de la société pour la masquer.

La rencontre de Pierre avec une femme qu’il aime fait soudain chavirer le roman ; non pas, ce serait trop beau et peu intéressant, dans un sens de happy end et d’oubli. Maud, qui vient d’un autre milieu (et d’une autre époque), sera celle qui lui parlera – et qui parlera, qui fera entendre sa plainte, à elle. « Nous n’avons pas tous les mêmes capacités de nous affranchir du passé et de choisir notre vie », écrit Pierre. Il n’a pas fait le métier qu’il voulait faire, n’est pas avec la femme qu’il aime ; désormais, il doit décider s’il veut vivre ou mourir, se transformer ou rester le même, partir de chez lui ou y rester. Retenir la violence, c’est ne pas l’oublier ; c’est aussi l’empêcher d’avoir lieu de nouveau. Nicolas Rodier met cette écoute et cette attention au cœur de son projet. Et rendre compte ainsi de la violence, raconter comment on la retient, c’est déjà commencer à lui régler son compte.


Cet article a été publié sur Mediapart.

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