L’œuvre de l’esprit

La collection de la Pléiade s’est attachée depuis longtemps à donner à lire, non seulement les textes fondateurs des grandes traditions religieuses (pensons pour le christianisme au volume récent rassemblant les Premiers écrits chrétiens), mais aussi certains de leurs grands auteurs ; toujours pour le christianisme, évoquons à titre d’exemples remarquables les éditions de saint Augustin et de Luther. Aujourd’hui, le dernier né de la prestigieuse bibliothèque, dirigé par Cédric Giraud, relève un véritable défi éditorial : comment réunir dans un ouvrage de taille raisonnable la littérature spirituelle médiévale produite entre le XIe et le XVe siècle ?


Écrits spirituels du Moyen Âge. Textes traduits, présentés et annotés par Cédric Giraud. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1 264 p., 58 € (prix de lancement)


Et comment éviter, dans ce genre d’entreprise, que des esprits grincheux reprochent à notre spécialiste l’absence notamment d’écrits féminins (Hildegarde de Bingen, Hadewijch d’Anvers, Marguerite Porete, Catherine de Sienne, pour ne citer que les plus connues, cela dit sans gynégogie aucune) et d’autres grands noms de la spiritualité chrétienne ? L’éditeur scientifique des Écrits spirituels du Moyen Âge a eu une idée lumineuse qui lui permet de prévenir toute critique contestant ses choix. Le médiéviste Cédric Giraud, spécialiste de l’histoire des textes, a adopté une pratique bien connue au Moyen Âge dans divers milieux, aussi bien monastiques qu’universitaires, celle des catalogues de textes fondamentaux destinés à la formation spirituelle et intellectuelle. Figure dans ces listes, comprenant toujours les mêmes registres, de la Bible aux Pères en passant par l’hagiographie, le domaine des libri devoti, les livres de dévotion. L’opération a consisté à croiser ce qui semblait définir une culture commune avec le nombre des éditions manuscrites successives durant cinq siècles. Ce procédé, « entre histoire doctrinale et sociologie de la lecture », a fait apparaître les quinze auteurs retenus comme les plus significatifs. L’éditeur « ressuscite » pour l’homme d’aujourd’hui « les anthologies spirituelles des derniers siècles du Moyen Âge » composées des textes les plus lus, ayant exercé l’influence la plus profonde, de la tradition spirituelle médiévale.

Écrits spirituels du Moyen Âge. Textes traduits, présentés et annotés par Cédric Giraud

Thomas d’Aquin (XVIe siècle) © Muséum national d’histoire naturelle, Paris

Pourtant, bien qu’incontestable, la méthode pour désigner les heureux élus et les textes retenus engendre certains paradoxes. Les relever ne revient pas à remettre en cause la sélection de l’éditeur, mais, au contraire, à souligner l’extrême difficulté de l’entreprise. Prenons deux exemples sur lesquels s’attarde l’éditeur lui-même : celui de saint Bernard de Clairvaux et celui de saint Thomas d’Aquin. Du premier nous sont proposés deux sermons sur le Cantique des cantiques. Bien entendu, il était hors de question de publier les 86 sermons qui composent le commentaire bernardin, mais ne parvient-on pas à un résultat étonnant, quand on sait l’importance de saint Bernard dans l’histoire du christianisme (l’auteur le plus cité par Luther), en voyant cet auteur central occuper un nombre très restreint de pages ? Fallait-il choisir ou compléter par d’autres extraits – Traité de l’amour de Dieu, De consideratione ? De même pour Thomas d’Aquin qui n’a pas laissé, et pour cause, de « théologie spirituelle » proprement dite, bien qu’il ait beaucoup écrit sur la vie spirituelle. Certes, les questions de la Somme de théologie concernant la vie du Christ sont importantes, puisque toute la vie théologale de l’homme est orientée vers la configuration au Christ, mais on aurait pu aussi bien choisir les questions sur les dons du Saint-Esprit ou bien des textes issus de la querelle entre les Mendiants et le clergé séculier, portant sur la « vie mixte » et définissant une certaine « spiritualité » des ordres mendiants.

Aussi légitimes que soient les choix textuels de Cédric Giraud, on peut se demander s’il ne va pas manquer au lecteur une sorte de seuil, de porche, propre à l’accueillir pour qu’il ait en main les moyens de comprendre d’où provient l’économie de ces écrits en régime chrétien. Peut-on suggérer que, dans un avenir pas trop lointain, on puisse disposer d’un nouveau volume assurant la transition entre les Premiers écrits chrétiens et l’ouvrage qui nous occupe ? Il présenterait des extraits de Cassien ou de Grégoire le Grand et d’autres Pères latins, mais aussi bien des Pères du désert et des Pères grecs, et en particulier du Pseudo-Denys. Ainsi le lecteur aurait devant les yeux le déploiement complet d’une tradition religieuse qui ne cesse de se réinventer, tant, comme le souligne Cédric Giraud, les médiévaux font surgir, de rapprochements inattendus de versets bibliques, des exégèses étonnantes, mais également recyclent, en actualisant des significations nouvelles, la pensée des Pères sans presque les nommer. Pour l’instant, nous devons nous contenter des très heureuses notices (notamment celle concernant saint Anselme) sur les auteurs et leurs ouvrages, petites synthèses très éclairantes sur les sources, le sens et la fortune des textes composant cette anthologie.

Écrits spirituels du Moyen Âge. Textes traduits, présentés et annotés par Cédric Giraud

Mais, surtout, le lecteur situerait mieux ainsi tous ces textes et la singularité de la spiritualité chrétienne. Dans le christianisme, la spiritualité n’est pas d’abord ascèse ou exercice, itinéraire vers un absolu, ni processus de transformation de l’individu, mais, plus radicalement, participation de l’homme à un nouveau principe d’existence qui, sans que la réalité extérieure semble en être changée, bouleverse en réalité toute chose. Le spirituel ne s’oppose pas au corps (soma) mais au « psychique » (psykhikós), le pneuma à la psyché. On l’a dit et répété, ces textes ont contribué à la construction du sujet en Occident, mais on oublie, à l’heure où le « marché » de la « spiritualité » regorge d’abondances de toutes sortes, que l’objectif central et unique de ces traités, lettres, etc. est d’achever l’œuvre de l’Esprit, ce nouvel « opérateur » d’existence, selon le vocabulaire contemporain, souverainement indépendant du sujet, dans le « cœur » du croyant.

Il y a bien les méthodes, les exercices (la méditation, la prière, l’oraison, etc.), les techniques, dirait Marcel Mauss, dont certaines remontent à l’Antiquité, il y a bien les degrés sur le chemin de la perfection, la purgation, l’illumination et enfin l’union (qui ne sont pas sans rapport avec le platonisme), il y a bien les formes et les milieux de vie – ces textes sont issus essentiellement des milieux réguliers, soit monastiques, soit canoniaux et mendiants –, mais il y a surtout « tout l’amour du monde », pour paraphraser le poète, la pointe portant sur l’objet de cette concentration d’amour (l’agapé) : Dieu, en sa particularité chrétienne, trinité. Il suffit de lire cette anthologie pour se rendre compte des trésors d’ingéniosité langagière – toute cette « poétique du Saint-Esprit », selon l’expression d’Alain Michel – dont ces textes regorgent pour à la fois dire cette agapé et discerner les mouvements de l’âme tantôt fuyante, tantôt désirante.

Écrits spirituels du Moyen Âge. Textes traduits, présentés et annotés par Cédric Giraud

Bernard de Clairvaux (XVIIe siècle) © Gallica/BnF

Ces textes, qui répondent souvent à des commandes, demandent eux-mêmes à être lus de manière lente, dans une sorte de dilatation du temps. Avec eux, il s’agit « de bouche et d’estomac » (Michel de Certeau, Fable mystique 2), de digestion lente, d’une lecture qui doit comme effacer la page, s’interrompre, se perdre et devenir vie. On pourrait écrire à propos de leur lecture aujourd’hui ce que Proust suggérait aux abonnés du Mercure de France au sujet de la cathédrale vue à travers Ruskin, dans Pastiches et Mélanges : si nous donnons « à ces textes un sens moins littéralement religieux qu’au Moyen Âge ou même seulement un sens esthétique, nous avons pu néanmoins le rattacher à quelqu’un de ces sentiments qui nous apparaissent par-delà notre vie comme la véritable réalité, à une de ces étoiles à qui il convient d’attacher notre char ».