Les ado-combattants de 14-18

Certes, ces garçons âgés de douze à dix-sept ans représentent, au plus, un pour cent des soldats de la Grande Guerre. Toutefois, ce phénomène qui touche tous les belligérants, de la Russie à la France, la Grande-Bretagne et même les États-Unis, interroge tous les observateurs et encore plus nos contemporains qui voient dans les enfants guerriers un mal absolu. Si les archives officielles sont le plus souvent muettes sur le sujet, ces ado-combattants, pour reprendre la formule de l’historienne Manon Pignot, n’en sont pas moins visibles. Ils sortent de l’ombre en particulier par la « révélation photographique » mais ils se sont également exprimés dans leurs souvenirs, et les journaux font la part belle à leurs odyssées.


Manon Pignot, L’appel de la guerre. Des adolescents au combat, 1914-1918. Anamosa, 320 p., 23 €


Leur geste s’inscrit dans le contexte de mobilisation qui suscite chez eux une vive « excitation », selon le terme alors en vigueur. Celle-ci doit beaucoup à l’inculcation dès le plus jeune âge des valeurs patriotiques et guerrières par la famille et l’école. La culture de guerre la renforce en organisant la mobilisation matérielle des enfants à l’arrière et en exaltant les exploits de leurs aînés. Elle engendre, par ailleurs, une délinquance juvénile de guerre marquée par l’importation de gestes liés à la violence militaire tels l’utilisation d’armes réelles dans des jeux guerriers. Le vagabondage aux armées, la fugue et donc la rupture avec l’autorité parentale conditionnent l’enrôlement juvénile.

Manon Pignot, L’appel de la guerre. Des adolescents au combat, 1914-1918

Jeune Russe © Vincennes, Service historique de la Défense

Les ados-combattants sont issus de tous les milieux, de la ville comme de la campagne, ce qui conduit Manon Pignot à s’interroger sur leurs motivations. L’argument économique de la solde ne fait pas le poids, surtout en France où son montant est dérisoire. La solitude des orphelins a pu jouer, d’autant que les soldats plus âgés les prennent sous leur aile au point de jouer parfois un rôle de substitut paternel. La foi patriotique et le goût de l’aventure propre à la transition pubertaire semblent ainsi l’emporter. Fille d’un colonel, Marina Yurlova exalte ainsi son « identité cosaque » et se met au service du tsar. Mais il faut reconnaître que ces adolescents sont également mus par un désir de guerre qui permet de revisiter la question récurrente dans l’historiographie du consentement ou de la contrainte qui ont permis aux soldats de « tenir ». Ces ado-combattants se sont engagés en toute liberté, mus par un fantasme d’immortalité lié à leur âge et à leur ignorance du danger que les spécialistes interprèteraient aujourd’hui comme une conduite à risque propre à leur âge.

Pour ce faire, ces « soldats en herbe », ces « mioches », comme les appellent les adultes, doivent mentir sur leur âge et souvent sur leur nom, sauf à être renvoyés manu militari à leurs parents, ce qui est fréquent. Les plus costauds s’en tirent au « bluff » mais d’autres au visage poupin ont franchi la barre grâce à un médecin fatigué, à un officier dubitatif mais coulant, parfois grâce à leur père comme Christian Sarton du Jonchay, fils et petit-fils de militaires, grâce enfin aux soldats qui les dissimulent jusqu’aux cantonnements et les prennent pour « mascottes », un terme normalement réservé aux animaux.

Manon Pignot, L’appel de la guerre. Des adolescents au combat, 1914-1918

Revue des troupes près de Zillebeke par le roi George V (juillet 1917) © Imperial War Museum

Une fois enrôlés dans un régiment, ces adolescents affrontent l’épreuve du feu qui constitue, selon Manon Pignot, une forme de rite initiatique dans une société qui les a largement oubliés. Mais c’est un rite mortel. Le baptême du feu s’effectue en général sous la direction d’un mentor qui les protège et dont la disparition est toujours traumatisante. L’adolescent est d’abord confronté à la peur viscérale qui saisit tous les soldats, puis à ses effets d’épuisement physique et psychique. Il découvre également la violence du corps-à-corps, l’horreur des corps déchiquetés, la cruauté enfin que certains pratiquent sans sourciller, ce qui provoque chez les adultes un profond malaise. Au terme de ces épreuves, l’ado-adolescent est adoubé par ses camarades. Il s’initie également aux marqueurs de la masculinité que sont le tabac et l’alcool. Il a enfin ses premières expériences sexuelles, avec des prostituées bien sûr, mais également avec des jeunes filles, voire des femmes, rencontrées au cours de son périple. Avec l’expérience, il appréhende surtout le danger, longtemps affronté inconsciemment.

Manon Pignot a consacré un développement particulier aux adolescentes combattantes, très peu nombreuses mais fascinantes en raison de la double transgression, d’âge et de genre, qu’elles réalisent. En dehors de l’héroïne du Nord Émilienne Moreau, devenue presque malgré elle combattante, ces dernières se recrutent presque exclusivement dans l’Empire russe, préfigurant les bataillons de femmes soviétiques de la Seconde Guerre mondiale. Leurs motivations ne diffèrent pas de celles des garçons mais leur engagement révèle aussi une volonté d’émancipation féminine. Pour s’enrôler, ces jeunes filles doivent non seulement mentir sur leur âge mais aussi sur leur sexe. Elles masculinisent ainsi leurs apparences en sacrifiant en premier leur longue chevelure. Isolées au milieu des hommes, elles savent de plus que cette transformation les protège des agressions sexuelles.

Manon Pignot, L’appel de la guerre. Des adolescents au combat, 1914-1918

Pierre, de Loss © Vincennes, Service historique de la Défense

Au front, l’adolescent mûrit et devient progressivement un homme. Mais certains de ces ado-combattants sont fauchés avant même leurs dix-huit ans. Rares pourtant sont ceux dont le souvenir a été entretenu, souvent tardivement, à l’image de Jean-Corentin Taché ou d’André Bianco. La plupart des survivants ont repris le cours de leur vie dans l’anonymat le plus complet. Quelques-uns ont poursuivi une carrière militaire. En Allemagne et dans le cadre de la défaite, une partie de ces soldats juvéniles s’engagent dans les corps francs et, de là, dans les rangs du nazisme. Quant aux soldates, elles reviennent aux normes de genre. Les photos de Sofia Nowosielska, en lieutenant de l’armée polonaise et en mère attentive d’un petit Darius, ou celles de Maria Urlova en uniforme cosaque puis en épouse à la Paulette Godard de réalisateur américain, en témoignent.

Ce livre très vivant, qui nous fait entrer dans les pensées et le quotidien des soldats juvéniles de la Grande Guerre, montre l’autonomie de la jeunesse. Il nous conduit ainsi, au-delà de leur cas, à réfléchir à la définition de l’adolescence et à questionner le volontariat militaire.

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