Pour l’amour du rock

Platines, de Julien Decoin, promène entre ses pages des personnages déjantés et attachants, servis par une écriture qui se démarque dans un genre où peu d’auteurs s’illustrent : le roman rock.


Julien Decoin, Platines. Seuil, coll. « Fiction & Cie », 240 p., 18 €


Dans Platines (au pluriel), Julien Decoin joue avec le mythe de Pygmalion, qu’il transpose dans un monde à la frontière du rock et de la littérature et qu’il démultiplie par un effet de miroir. À la Platine originelle, dans laquelle on reconnaît sans peine Deborah Harry, alias Blondie, répond sa pâle copie, Mademoiselle, chanteuse dans un mauvais groupe de rock qui joue dans les PMU, tandis que le protagoniste du roman, Jean, ancien Prix Goncourt 1978 avec Platine (au singulier), hésite à retrouver avec cette seconde Galatée la passion qu’il a connue avec la première, passion dont il ne s’est jamais remis. L’argument, qui n’est pas sans rappeler celui d’Hygiène de l’assassin d’Amélie Nothomb, permet à Julien Decoin de poser les questions habituelles sur le rapport entre l’auteur et son œuvre, mais le talent dont il fait preuve dans l’agencement de ses mises en abîme, qu’il s’amuse à empiler en plusieurs strates, illustre parfaitement son propos, et souvent avec humour ; par exemple, la scène où Jean, en train de travailler à l’écriture de Platine, inclut trois ou quatre pages de description de Mademoiselle, puis décide de les effacer parce qu’il les trouve vulgaires — on pense à Schrödinger : elles n’y sont plus (dans Platine), mais elles y sont encore (dans Platines).

Julien Decoin, Platines

Julien Decoin © Astrid di Crollalanza

Ces jeux formels ont beau être amusants, ils ne suffiraient pas à donner sa matière à ce roman. Ce qui porte ce texte, c’est l’écriture de Julien Decoin, parce qu’elle colle à son sujet. Comme le rock, elle est simple, efficace, parfois sarcastique, parfois débonnaire, mais toujours élégante, et, même lorsqu’il décrit une scène de karaoké, sa prose rappelle plutôt le martèlement d’une rythmique des Stooges : « Marie ne pense qu’à la suite, impatiente de monter sur scène. Son cœur s’accélère, ses aisselles s’imbibent, ses joues rougissent, elle a chaud. La chanson de Céline Dion se termine comme dans une comédie américaine avec des filles d’honneur, elles se sautent dans les bras les unes des autres, il y a une robe qui craque, une poitrine un peu lourde qui s’échappe, des rires… »

Platines, et notamment l’une des parties du roman, « Le Film », contient aussi toute une réflexion sur l’image, celle qu’on a de soi, celle du personnage public, l’icône que les médias fabriquent et que le public consomme, celle que l’œuvre suggère, celle que la postérité gardera, et surtout, celle qu’on aspire à incarner. On propose à Jean d’adapter son roman, ce qu’il accepte dans le seul espoir de revoir Platine, en espérant donner un peu de chair à l’amour largement fantasmé qu’il lui porte, et dont le récit lui a valu le Goncourt. Il va donc la filmer. Mais que verra-t-on exactement sur la pellicule ? Ce que les producteurs voudront y mettre ? Ce que Jean a en tête, qui pense que Platine se suffit à elle-même et qui se fout de l’intrigue et du reste ? La doublure en perruque qui apparaîtra de dos pendant plus de la moitié du film parce que l’emploi du temps de la star, toujours entre deux avions, ne lui permet pas d’être présente pendant tout le tournage ? Quarante ans plus tard, Jean regarde une VHS de son film, et qu’y voit-il à présent ? Peut-être que « Platine ne doit pas sa carrière à son seul talent. Platine doit sa carrière à ce qu’elle a su inspirer aux gens qui l’ont regardée ». À son image, donc.

Dans Platine et dans Platines, ces deux romances emboîtées comme des poupées russes, on sent filtrer l’amour que Julien Decoin éprouve pour le rock, les chanteuses blondes et la littérature. Ça fonctionne, et ça fonctionne même très bien, parce qu’il a su préserver une spontanéité de ton qui rend crédibles les personnages et les situations les plus romanesques, tout en gardant une distance amusée par rapport à son texte. C’est rock, en somme.

Santiago Artozqui

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