Un moraliste des marges

C’est l’errance et l’ivresse d’un jeune écrivain entre Paris et sa banlieue. C’est le marasme d’une génération qui ne sait plus quoi raconter ni se raconter, celle de Matthieu Peck, né en 1989. Son premier roman, Trismus, ne parvient pas toujours à trouver et à stabiliser sa structure romanesque, mais il fourmille de trouvailles stylistiques réjouissantes, qui transforment l’amertume, la colère, le dégoût en maximes. Plus qu’au roman, Matthieu Peck semble croire aux puissances de l’expression pour donner une forme à la vie de ceux qui espèrent être vivants.


Matthieu Peck, Trismus. Bartillat, 272 p., 18 €


Le procédé n’est pas original, il arrive qu’il fonctionne encore ; c’est le cas cette fois-ci, tant est captivant le double littéraire de Matthieu Peck. Comme l’auteur, Léo a 30 ans, il est né à Drancy, il vit à Paris et il écrit. Il est l’écrivain d’une bande de sans-le-sou sinistres, vivant en équilibre entre les lignes de RER et les derniers bars populaires de l’est parisien. Marceau, Daïga, Joseph, Wesley, Elliott, mais plus encore Léo, passent les frontières qui séparent les périphéries actuelles des anciens faubourgs devenus quartiers à la mode – deux pôles qui, plus qu’ils ne s’attirent, se rejettent, s’ignorent, s’évitent, deux mondes, distants de quelques kilomètres, bien maintenus à distance. Les journées sont amères, engluées, passées à attendre. La seule ivresse est celle de la piquette. Rien à faire, si ce n’est se demander s’il reste « quelque chose à vivre » dans la ville dont les révolutions et les romans nous ont laissé croire qu’une telle possibilité était évidente. Avec une première phrase pareille, on y croit moins : « La jeunesse est une chose qui vous abandonne aussi subitement que la beauté. » Léo a quitté la jeunesse mais n’a rien gagné en échange. Pas de projet, pas de mémoire non plus. Seulement les observations et les nécessités du jour, la boîte de conserve à ouvrir, le logement à trouver sur Internet.

Matthieu Peck, Trismus

Panorama vers le sud, depuis le sommet de la butte Montmartre, Paris, 1981 © Ministère de la Culture – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / Willy Ronis. © RMN – Gestion droit d’auteur Willy Ronis

Paris racontée par Trismus n’est pas la ville qui s’exporte à l’étranger. Elle n’est pas non plus fictive. Elle est peuplée d’agents d’entretien, d’employés à la plonge, de piliers de comptoirs, de drogués, de vendeurs de roses. De rats, aussi. Ils tiennent une place importante dans ce livre sombre, visqueux, poisseux, ils y prennent la parole, plus lucides que les habitants, leurs vieux compagnons. La ville de Trismus a des échos dans les garnis de Balzac, les estaminets de Zola, les passages de Céline. Ce Paris-là « sent le soufre, l’allumette bon marché », « ce n’est pas une ville lumière, c’est une ville d’ombres, de remous, de clandestinité ». Léo, qui se sent souvent mal, circule sans but dans une capitale qui suinte comme les pavés pris par la montée des eaux, les murs humides des chambres de bonne louées une fortune. Les rats, que l’un des personnages a pour charge d’éliminer, observent l’écroulement général. Dans Trismus, les bêtes n’attaquent pas les cadavres, pas besoin : les habitants de Paris y sont vivants en apparence, morts à l’intérieur.

Si la valeur d’un livre se jugeait uniquement à l’aune de sa sincérité, Trismus pourrait figurer en haut du panier de cette rentrée littéraire. Matthieu Peck n’a pas l’air de s’amuser, et semble ne rien écrire qui soit extérieur à son expérience du monde. Il la partage, en se lançant dans son écriture les deux pieds dedans. Le jeune auteur n’a pas peur de faire entendre les sentiments d’un énième enfant du siècle, ni de raconter ses ultimes tentatives pour s’évader de ce qu’on n’oserait plus nommer « ennui » – trop XIXe siècle. Aussi tendu qu’une mâchoire atteinte de « trismus », contraction des muscles, précise l’exergue, qui empêche la bouche de s’ouvrir – donc de vivre –, Trismus réitère les derniers sursauts d’un espoir : rester vivant quand tout, autour, est pris par la gangrène. Il dit aussi les regrets d’une génération déjà vieille à trente ans, son désespoir facile, ses nostalgies précoces, son sarcasme dénué de révolte. Il émet en sourdine la détestation de son temps et, plus grand encore, le refus de ses illusions et compromissions – voir la scène dans la galerie d’art montrant une exposition sur les réfugiés. Pas étonnant qu’on retrouve ici le slogan de la revue créée par Matthieu Peck en 2018, Faubourg : « La revue contre vous ».

Matthieu Peck, Trismus

Matthieu Peck

Il y a dans ce roman des trouvailles d’expression, des illuminations : « Les nuits ressemblent à des consignes d’aérogare. Çà et là sont entreposés certains amours, certains caprices, des nuées de vices et d’existences inavouées. Des casiers minutieux amassent les mondanités délicates, les rêves cathodiques, les mains tendres qu’on voudrait serrer et les regrets d’avoir regretté. » De comparaison en inversion syntaxique, Matthieu Peck utilise une palette rhétorique d’artisan consciencieux pour raconter la vie des « orphelins de la pierre ». Il soigne ses phrases, ses chutes, ses titres de chapitre. Mais pas l’armature de son récit, qu’il laisse flotter et dériver. Une fois passée la joie de l’étonnement premier, certaines pages retombent, en particulier quand il s’agit de soutenir la narration ou de développer des personnages. Trismus cède vite à une logique accumulative, où Léo se dilue dans les autres personnages de passage. Les événements semblent peu importer. Est-ce parce que Matthieu Peck ne croit pas à son propre roman, au roman en général ? Ou parce que, parmi les références qu’il cite, la principale va plutôt du côté des moralistes Grand Siècle que de Louis Calaferte ou Raymond Chandler ?

Car, comme Bardamu dans l’entre-deux-guerre, Léo, dès qu’il le peut, tente de définir ce qu’il a sous les yeux en mimant ses auteurs classiques, avec le mince espoir de se faire une raison. Qu’une jeune écriture d’aujourd’hui se décline en maximes, voilà qui n’est pas ordinaire. C’est dans cette tradition qu’elle se fait le plus vivante. Ne trouvant pas de forme stable et sereine dans le roman, Matthieu Peck se retourne vers des formes de discours qui, en leur temps, soutenaient et diffusaient un idéal rationnel, un ordre politique pérenne, une langue qui n’en avait pas rencontré beaucoup d’autres. « Toujours est-il qu’en lisant les moralistes il m’a fallu peu de temps pour me rendre compte que la quasi-totalité d’entre eux vivaient à la cour. » La différence de Léo n’est pas de venir des marges. Plutôt de tenir depuis les marges un discours à prétention universelle. Mais Paris n’est plus la Ville Lumière, et les moralistes sont morts.

Pierre Benetti

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