Où perce la légèreté

Ici ou là-bas, de Jérôme Baccelli, vient de paraitre au Nouvel Attila. Construit autour d’une figure – le poète Saint-John Perse – et d’un intertexte – le recueil Exil –, cet ouvrage n’est ni une biographie ni un biopic. S’il emprunte la forme conventionnelle du roman, c’est pour mieux s’en détacher quant au fond. Qualifier Ici ou là-bas n’est dès lors possible qu’eu égard à la littérature la plus élitiste qui soit : il s’agit d’imaginer « un monde où l’on placerait la poésie plus haut que tout ».


Jérôme Baccelli, Ici ou là-bas. Le Nouvel Attila, 214 p., 18 €


S’il est placé, dès son incipit, sous le patronage d’Alexis Léger, ce diplomate et poète français mieux connu sous le nom de Saint-John Perse, Ici ou là-bas n’est pas une biographie, pas plus qu’un portrait plus ou moins romancé d’un auteur. Le poète et son œuvre ne servent pas à des fins d’illustration ni même d’explication, mais y sont élevés au rang de mythes littéraires. Puisque ceux-ci apparaissent de manière explicite dans le récit, il est intéressant de saisir la présence de Saint-John Perse et de son livre par analogie avec ce que Pierre Brunel appelle « la loi d’émergence ». Le poète et son recueil Exil agissent dans le texte à la manière d’un mythe qui « émerge à la surface du texte, à la faveur d’une réminiscence mythologique [1] ». C’est que le poète irrigue le texte comme un souvenir lointain, comme une évocation d’un autre âge. Dans le sillage de Proust et de sa célébrissime madeleine, Ici où là-bas produit des réminiscences. Jérôme Baccelli ressuscite un passé révolu au départ des mots, il réactualise « le monde d’hier » par la puissance affective du langage.

Jérôme Baccelli, Ici ou là-bas

Saint-John Perse © D.R.

La présence de Saint-John Perse dans le récit n’est pas seulement celle d’un poète nobélisé. Elle est l’incarnation d’une résistance : « le soldat lorsqu’il entre en résistance abandonne son poste, pas son arme », nous dit l’incipit, Saint-John Perse est « un franc-tireur […] les vrais poètes le sont toujours », nous dit la suite. L’intrigue du roman se résume en quelques mots puisque l’essentiel est ailleurs. Un protagoniste, dont on sait, à vrai dire, fort peu de chose, si ce n’est qu’il est un Français exilé aux États-Unis, se voit congédié de l’entreprise où il travaillait. Exil survient sur son chemin sous la forme d’un exemplaire de seconde main, trouvé le matin même de son licenciement, et contenant une photographie inédite et jaunie : c’est Saint-John Perse souriant aux côtés d’une jeune femme. Cette découverte est un tournant dans le livre, la tension narrative étant, comme dans les récits à énigme traditionnels, catalysée par la découverte d’un élément perturbateur. Pourquoi ce sourire ? Qui est cette femme ? Quel est ce dossier sous le bras de l’auteur ? Il ne reste plus qu’à Ici ou là-bas à se présenter sous la forme d’une enquête : le narrateur, bientôt rejoint par une jeune universitaire spécialiste du poète, se lançant à la recherche d’un manuscrit perdu.

Cette recherche constitue une initiation, une élévation au-dessus de la mêlée, au-delà du quotidien. « Légèreté » est le mot d’ordre d’Ici ou là-bas, à la manière de cette écriture fantasmée trouvée par le protagoniste au verso d’une photographie de Saint-John Perse : « l’écriture est illisible mais élégante. Légère, si légère. Il s’appela Leger, puis Léger, puis Léger Léger, puis Saint-Léger Léger ». Le roman est aussi caractérisé par la volatilité d’un désir sans objet, le narrateur ne sachant précisément où aller et que faire puisqu’il est entièrement soumis à la nécessité de sa quête, à la contingence des rencontres. À travers une écriture de l’intime centrée sur la conscience poétique et la nonchalance d’un individu aux prises avec lui-même, Ici ou là-bas s’interroge sur la question de l’exil dans le monde contemporain : « Exilium pour les latins c’était la détresse, le tourment […] la diaspora a commencé et il faut quand même bien rendre compte du préoccupant du phénomène : les Français partent de plus en plus. Le souverain qui les chasse n’est autre qu’eux-mêmes. Après les avoir congédiés, on entretient à présent l’espoir qu’ils reviennent et vite ».

Jérôme Baccelli, Ici ou là-bas

Saint-John Perse. Photographie d’Hélène Hoppenot, aux Vigneaux (août 1960).

Récit de l’exil, le roman fait cependant la part belle au sensible et à la matérialité. Il s’ouvre ainsi sur une description fort précise du fameux exemplaire d’Exil : « les pages du chef-d’œuvre de Saint-John Perse sont épaisses, le papier Whatman mal découpé à dessein, un de ces beaux objets, pas trop lourds, que l’on aime emporter avec soi où que l’on aille ». En un sens, cette insistance sur la matérialité du livre résonne avec la politique éditoriale du Nouvel Attila, cette maison d’édition proposant des ouvrages dont la présentation est soignée, la typographie élégante. Les couvertures sont assez sobres et exhibent un fond blanc d’où ressort l’incipit des romans, inscrit en biais et à l’encre de couleur. Pour le livre de Jérôme Baccelli, c’est une écriture ocre qui est choisie : choix éditorial judicieux, puisque s’harmonisant avec la photographie sépia de Saint-John Perse reprise en guise de bandeau.

Ici ou là-bas semble faire écho au « Pourquoi des poètes », question que se posait Heidegger dans Les chemins qui ne mènent nulle part. C’est que le roman s’enracine dans une temporalité en crise (on pense ici à la Seconde Guerre mondiale qui obligea Saint-John Perse à émigrer aux États-Unis, mais aussi au plan de licenciement massif faisant perdre au narrateur son emploi), ce qui a pour effet de montrer la pertinence de l’irruption d’une parole poétique au sein du monde. Saint-John Perse est de « ceux des mortels qui, chantant gravement le dieu du vin, ressentent la trace des dieux enfuis, restent sur cette trace, et tracent ainsi aux mortels, leurs frères, le chemin du revirement [2] ». Le récit de Jérôme Baccelli utilise le poète comme intercesseur vers ces « dieux enfuis ». Ce faisant, il devient la représentation d’une représentation, l’icône d’une icône. En conformité avec une étymologie de la poésie comme versum, c’est-à-dire comme « sillon », Saint-John Perse représente la trace du sacré, Ici ou là-bas manifeste la trace de Perse. Cette trace souhaite emmener le lecteur dans son sillage. Il n’appartient qu’à lui de la suivre.

Penser la poésie à l’aune du sacré, faire du poète le chantre des cieux, autant d’actions qui sont à double tranchant. Littérature et dieux font-ils toujours bon ménage ? En un sens, la fin du roman relativise la vision élitiste de la poésie qui avait dominé jusque-là. Mais demeure le geste consistant à placer très haut les poètes. Le lecteur de Jérôme Baccelli demande-t-il à la littérature qu’elle soit immortelle ? Si tel est son vœu, qu’il prenne bien garde de ne pas la momifier.


  1. Pierre Brunel, Mythocritique. Théorie et parcours, Puf, 1992, p. 108.
  2. Martin Heidegger, « Pourquoi des poètes », dans Les chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard, 1962, p. 326.

Maxime Deblander

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