Labyrinthes du futur

Pierre Alferi est un écrivain qui exige. Il est un peu romancier, beaucoup professeur, passionnément poète, à la folie philosophe. Il ne se laisse pas prendre, il est fuyant, il écrit hors sol, en apparence – mais une apparence tenace, comme la croûte terrestre que l’on aperçoit du haut des nacelles qui peuplent son dernier ouvrage, Hors sol, sous-titré « roman », ce que l’on demande à voir.


Pierre Alferi, Hors sol. P.O.L., 364 p., 21 €


Comme jadis dans les contes fantastiques, tout commence par une coïncidence, un manuscrit trouvé par hasard qu’un narrateur ouvre avant de se retirer pour y laisser entrer le lecteur. Nous sommes en 2018, à l’ère du numérique, si bien que la coïncidence est due à la rencontre d’un oiseau noir et du clavier de la narratrice (oui, c’est une femme, quelques accords permettent de le comprendre), traductrice d’un « pavé noir suédois ». Millénium disparaît, ou plutôt il réapparaît sous la forme d’un gigantesque bug, et la traductrice se retrouve face à une masse de fichiers mis en ligne à la même date et à la même heure, dont le nom finit systématiquement par « .st », tous écrits, semble-t-il, à très haute altitude et autour de l’an 2100. Serait-ce des « Stratoleaks », comme le suggère Alferi sous couvert d’un personnage de passage ?

Les pages qui suivent sont la transcription de ces fichiers triés, traduits et homogénéisés, soit 43 chapitres en tout, chacun finissant par un « Traduit de… ». Il y sera question, entre autres, de traduction et de langue. L’ouverture de Hors sol est drôle, sèche et malicieuse. On y décèle le goût de la parodie, une grande maîtrise de la technique – celle des ordinateurs et celle de l’écriture –, une volonté de provoquer les lecteurs en les invitant à jouer à une marelle dépourvue d’émotions. Il faut pour participer à ce jeu de rôles un peu d’opiniâtreté car les règles ne sont pas explicites, on les comprend peu à peu, si tant est qu’il y en a, et la partie peut dérouter. Le lecteur doit poursuivre pour forcer la porte sans avoir l’impression de tomber dans le vide.

S’il faut le ranger, Hors sol est un roman d’anticipation. Les 43 auteurs de fichiers qui prennent la parole vivent dans des nacelles et divaguent, soulagés d’avoir été élus après un mystérieux Ravissement. Nous sommes dans un futur assez proche et assez effrayant, mondialisé, peut-être ce qu’on appelle un âge transhumaniste. Le réchauffement climatique a rendu la vie en Inde intenable. Les habitants des nacelles évoquent des parents surgelés. Les produits frais ont été remplacés par du sojalent, qui évite la manducation, la digestion et la défécation. Le travail est dépassé, l’argent aussi, le hobbisme règne. Les habitants des nacelles vaquent à leur VIS, soit leur « Vie en suspension ». Le temps est celui de l’épistémonopause, de la petite mort du savoir.

Pierre Alferi, Hors sol

Tous les éléments de la contre-utopie ou du rêve-cauchemar futuriste sont présents, mais disséminés entre les différents chapitres qui se présentent comme des poèmes informes, des rubans de prose, des blogs, des chats, des injures, des cascades d’onomatopées, des échanges de SMS… autant d’avatars de ce qui émaille la communication contemporaine. La forme éparpillée autorise Alféri à jouer d’une infinie liberté à l’intérieur de chaque entité de texte. Il fait montre de créativité, d’inventivité, d’une insolence sciemment contrôlée qui lui permet de renverser par dessus bord bien des formes narratives et poétiques. Il n’est pas le premier, certes, mais il use, sur le fond et plus seulement sur la forme, de ce style nouveau, cette voix si particulière, née avec les réseaux sociaux : faussement amicale, tristement enthousiaste, superficiellement partageuse, souvent désincarnée et débilitante. « Production de contenus verbaux, sonores et visuels pour le fun, quotidiennement récompensée par le buzz, les likes, les points-voyages. Songeons à la volatilité des valeurs, à la légèreté de nos vies ! » : c’est un des « exercices spirituels » proposé par le locuteur de la nacelle 208.

Le tout est difficile à définir tant il est composite. Ce ne sont pas des exercices de style car il y a bien une unité stylistique, une froideur feinte qui cligne de l’œil en direction du lecteur qui a intérêt à être averti. C’est un jeu de Lego au montage étudié, malin, trop malin. Ou un jeu de pistes lisible dans le désordre. L’ensemble est porté par l’intelligence aiguë d’un auteur savant, dont le premier livre publié était une thèse consacrée au logicien franciscain Guillaume d’Ockham, et le dernier, Brefs, un recueil de leçons de littérature générale. Il y avait dans ce dernier livre une brève apologie de la naïveté, redéfinie par Alferi sous le haut patronage de Gombrowicz, génie de la bêtise, et revendiquée non pas comme simplicité ni retour à une innocence simulée : « C’est au contraire la naïveté qui s’impose après-tout, l’humour sobre d’après-la-fin : une naïveté post-atomique. »

Les écrivains, surtout quand ils ne sont pas naïfs, sont souvent cohérents malgré eux, et Alferi n’y échappe pas. L’étrange montage qu’est Hors sol répond évidemment à cet aveu esthétique et cette quête d’un nouveau type de naïveté. En réalité, le livre est moins sobre qu’ivre d’ingéniosité. Certaines pièces détachées sont déconcertantes, d’autres angoissantes, certaines sont comiques, d’autres graveleuses. On repère des thèmes, des reprises de propos banals, satire ou non de l’outre-monde artificiel créée par FesseBouche (ce n’est pas le jeu de mots le plus heureux du livre). Dans le blog de Rafael Vallejo, habitant de la nacelle 135, on note des références au Siècle d’or espagnol et une exclamation finale, « Trilce ! » qui renvoie au recueil du poète péruvien de Cesar Vallejo, daté de 1922. On y note aussi une déclaration qui révèle brusquement la voix de l’auteur : « L’idée même des rimes et des pieds me donne la nausée, maintenant que j’ai vu des poètes en chair et en os. […] Je sens, je sais que la énième dispute entre potes poètes aura une issue sanglante. »

Pierre Alferi, Hors sol

Pierre Alferi © Anne-Lise Broyer

De chair et de sang il est peu question dans Hors-sol. Le livre est peu sensuel, ni sensoriel. Au grand soulagement du lecteur ou de la lectrice, qui a un corps sexué, des morceaux de texte laissent filtrer la flèche du dieu Amour et celle de la déesse Mort. Le temps fuit : « Tu crèves de trouille à l’idée de vieillir seul en comptant mes rides » lit-on dans un dialogue extrait du « Journal filmé par le rétinal de Min Cho, nacelle 148 ». Il arrive que l’habitant d’une nacelle aime, on le suppose homme : « Sertie dans un corps harassé, enchâssée dans une silhouette floue, sa beauté m’éblouit soudain, miraculeusement intacte […] Je l’ai aimée dès mon transnassage. Pour les formes dans sa forme. Pour l’impression des expressions sur son visage : ses rides. » Cette esquisse de blason du corps féminin, surprenante, offre un peu de plaisir et réanime la mécanique d’un livre cérébral. Des appels d’air lyriques brisent l’excès machinal, c’est heureux.

Nous vivons une époque où les débats sur le sexe et le genre font rage et glissent jusque dans les replis de la langue. Hors sol s’y invitent discrètement dans un chapitre intitulé « Sélection ». On y trouve une section qui commence par une exorde moqueuse, « Ami.e.s nul.le.s, mes semblables ». Elle se poursuit par la mention d’un professeur Farinello succombant « à un choc anaphylactique provoqué par un SMS sans avoir convaincu ses pairs de rendre éliminatoires les fautes d’accord du passé. » Alors, vaut-il mieux éliminer l’accord du participe passé avec le verbe avoir ou le faire réapparaître en mettant des points au pied des lettres et faire mal aux yeux ?

Le livre n’en dit pas plus, comme souvent. Le lecteur balance et ne sait sur quel pied danser. Le ton oscille entre le rire et le ricanement. Et si l’auteur faisait le cuistre ? (Voyez ce que dit Kevin, amateur de snake porn, page 251.) Il faut avouer que nous nous sommes égarés plusieurs fois en chemin, hors sol, car le livre de Pierre Alferi ne se situe pas dans la cité des hommes. Il n’est pas vraiment politique, même si nous soulèverons des objections en l’affirmant. Il y manque une dimension sociale, un liant. Il ne se situe pas non plus dans la cité des dieux, mais dans une cité de mots abstraite et science-fictive. Des lecteurs seront fascinés, d’autres auront le sentiment d’être hébétés et, curieusement, orphelins de père, fût-il nommé Ubu.

Cécile Dutheil