Esther et la survivance

La figure du survivant, le thème de la survivance, malgré le peu de pensées qui se sont attachées à eux, hantent le XXe siècle. On ne s’étonnera pas de trouver parmi les auteurs de ces méditations essentiellement des auteurs juifs, tant le judaïsme, depuis la période exilique, interroge sa mystérieuse traversée du temps. Par contrecoup, la survie de ce peuple, fossile selon les uns, hôte ou paria selon les autres, fantôme selon d’autres encore, mobilise les travaux des historiens et des sociologues.


Danny Trom, Persévérance du fait juif. Une théorie politique de la survie. Préface de Maurice Kriegel. EHESS/Gallimard/Seuil, 492 p., 28 €


Danny Trom a voulu s’inscrire dans cette généalogie, mais il y entre avec la volonté de se dégager de l’empirisme de l’enquête et d’offrir une théorie, une « axiomatique » de la persistance du « fait juif » (expression empruntée à Jean-Michel Salanskis et préférée à d’autres, moins neutres, sans doute pour éviter le risque de sortir des problématiques sociopolitiques vers des échappées théologiques ; sans doute cette préoccupation explique-t-elle également le recours systématique à la minuscule quand il est question du Dieu – « dieu » – d’Israël, ce qui pourrait se montrer discutable à l’aune même d’une histoire historienne du monothéisme).

« C’est la fatalité de notre histoire [juive] que nous ne puissions ni vivre, ni mourir », écrivait Léon Pinsker en 1882 ; « Avec notre peuple [juif], il en va autrement. Car notre vie ne s’écoule pas comme [celle des autres]. Notre indépendance par rapport à l’histoire, en termes positifs, notre éternité, confère une simultanéité à tous les instants de notre histoire. […] Car nous devons être capables de ‘‘vivre’’ dans notre éternité », déclarait Rosenzweig en 1924. Survie ou éternité ? Sans recourir au « mystère », auquel un Leo Strauss était encore sensible, existe-t-il un « dispositif » pragmatique qui expliquerait la persistance du peuple juif à travers l’histoire ? Sans faire appel à l’irrévocabilité des promesses faites à Abraham, et donc sans adopter une lecture théologique comme Rosenzweig, peut-on repérer avec les outils des sciences sociales un mode de négociation, particulier et original, avec l’instance dite « politique » chez ce peuple taxé « d’acosmisme » par Hannah Arendt ?

C’est la thèse défendue brillamment par Danny Trom dans un livre subtil qui, ne voulant pas continuer à lire l’histoire de l’État d’Israël – dont on célèbre l’anniversaire de la création – comme celle d’une novation, la réintègre dans la Tradition. Tout commence avec l’élection d’Israël comme porteur de la Torah, acceptant de porter le « joug de la Torah ». C’est un choix mutuel qui s’opère, une alliance dans laquelle les deux partenaires s’engagent, l’un à protéger son élu, l’autre, le choisi, à la sainteté. C’est dire que la relation de ce peuple au pouvoir ne pourra ressembler à celle des autres nations, que la royauté ne peut être que celle de Dieu, et qu’au mieux l’État, la fonction royale exécutive, ne relève que de la concession à la faiblesse, d’une négociation devant la menace d’un danger radical. C’est vrai de la relation interne d’Israël avec ce que la culture grecque appelle la « politique », dont on dit que d’avoir pensé sa nature manque cruellement au monde juif, et ce n’est pas un des moindres mérites du livre de Trom que de montrer qu’il n’en est rien (on serait tenté d’aller plus loin que l’auteur, qui parle lui d’une « pratique latérale de la politique »). Le peuple entretient déjà avec la souveraineté un lien distancié, elle-même étant conditionnée par son articulation avec la fonction prophétique, ô combien au temps de l’exil, dans lequel il faudra, dans le pays hôte, résister, maintenir la particularité (l’élection, mais qui est un signe universel, un témoignage pour toute l’humanité) de la « Torah dans la voie du monde », selon l’expression rabbinique, devant un pouvoir idolâtre, c’est-à-dire une souveraineté close sur elle-même, un « tout politique », un Totalstaat. C’est, selon l’auteur, cette « politique », devenue « diplomatique », que déploie pour la Tradition le Livre d’Esther et ses commentaires rabbiniques.

Danny Trom, Persévérance du fait juif. Une théorie politique de la survie

En lisant Trom, on peut repenser à ce que Jacob Taubes disait au cours de son séminaire sur la théologie politique de Paul (Seuil, 1999) à propos de la liturgie ; s’il parle de construire une théologie à partir de la liturgie, Trom, lui, construit sa lecture de la survie juive sur le commentaire rabbinique du Livre d’Esther lu durant la fête de Pourim. On se rappelle l’histoire de cette reine qui sauve son peuple de la destruction et retourne la situation au point que c’est l’ennemi d’Israël qui est exécuté. La fête de Pourim, d’institution rabbinique, célèbre ce « rejeu » de Pâque, cette libération de la servitude, en entrant en tension avec elle, soulignant la suspension du repas pascal par le jeûne demandé par Esther, interruption de la validité de la Torah pour sauver son peuple-porteur, qui, dans cet acte d’abandon, le jeûne, se reçoit encore et toujours entièrement de Dieu. Mais la liturgie en dit toujours plus : Pourim est une fête joyeuse, carnavalesque, d’inversion du monde (les condamnés sont sauvés, l’exécuteur exécuté à leur place). Louange des bienfaits divins, elle laisse le trône de Justice incomplet, forçant le « politique » à l’ouverture.

Le Livre d’Esther et ses commentaires rabbiniques, la succession des Pourim, évoquant la mémoire des moments de salut dans l’histoire d’Israël (sans oublier les Selih’ot, les prières pénitentielles, proclamées précisément quand le salut n’a pas eu lieu pour la communauté), constituent ce que Trom appelle une « axiomatique du gardien » issue du pacte d’alliance et trouvant au cours de l’histoire diverses modalités de concrétisation. Cette politique diplomatique, dispositif « immunitaire », a tenu malgré les coups des nombreuses expulsions historiques, mais qu’en est-il au moment où la destruction n’est plus une menace mais une réalité et où son inaccomplissement n’est qu’un effet secondaire d’une lutte qui ne visait pas comme tel son échec ? Et Trom en vient, bien sûr, à l’analyse du sionisme qui semble prendre acte de la fin des époques de l’État-abri, gardien, en dotant le peuple juif d’une souveraineté lui permettant de prendre en main son destin.

La thèse de Trom est audacieuse et il y met toute sa force d’analyse, elle pourrait même, selon lui, être prise au sérieux, offrir des solutions au conflit interminable en Palestine. Alors même que la thématique de l’alliance, du pacte, du contrat, sert de paradigme à l’institution de l’État moderne, l’expérience historique de l’exil autorise le « peuple-hôte » à donner à l’Occident une sorte de théorie de la souveraineté « limitée » dans la « non-coïncidence, insurmontable, entre un État et un peuple qui toujours le déborde ». Autrement dit, l’État d’Israël, loin d’enfin métamorphoser le peuple juif en une « nation comme les autres », n’est pas un « État juif », celui-ci ne pourrait être que messianique et complétude du trône de Justice dans le monde-qui-vient, ou bien pur alignement sur la souveraineté classique, mais un « État pour les juifs » qui assume l’instance du gardien et la souveraineté politique pour assurer la survivance à l’ère post-catastrophique où nul endroit sur la terre n’est sûr.

Le livre de Danny Trom est subtil, mais il faut revenir un instant sur son point de départ : l’étonnement devant la survie d’Israël. La thématique du gardien pourra se révéler une sorte de pharmakon ambigu, salut ou menace et péril mortel, si le gardien « oublie » ce qu’il garde (trésor secret), s’il n’est pas à son tour gardé par une autorité prophétique, si le « gardé » oublie pourquoi il est gardé, pourquoi il est promis à l’éternité, d’autant que, pour la première fois depuis l’ouverture de l’ère diasporique, il y a identité du gardien et du gardé et non altérité, même si, en effet, « l’État ne coïncide pas entièrement avec le peuple ». La mise au jour brillante d’un mécanisme de survie, contrepoint parfait au « politique » occidental, suffit-elle à préserver le survivant du danger de la mauvaise survivance repérée par Elias Canetti dans Masse et puissance ? La « bonne survivance » n’aurait-elle pas voulu que « l’inventivité politico-organisationnelle des juifs dans la dispersion », remarquée par Doubnov, montrât ce qu’elle savait faire à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et innove en Palestine plutôt que de dériver peu à peu de la forme « gardien » vers la reconduite de la forme « État-citoyenneté-territoire », caractéristique de la souveraineté moderne. Pouvait-on passer de l’état de « peuple-hôte » à celui de « peuple-hôte » (hospitalier) ? Ce qui aurait été un renversement bien dans l’esprit de Pourim et certainement ajouté à la complétude du trône de Justice. Après la Shoah, certainement Israël avait acquis, aux yeux de tous, la position de gardien de tous les frères.

Richard Figuier

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