La pédagogie du gibet

Lecteurs et lectrices de Smollet, de Defoe, de Fielding, amateurs de l’œuvre gravé et peint de William Hogarth, de picaresque et de littérature canaille, ce classique de l’histoire sociale anglaise est pour vous ! Peter Linebaugh y évoque, dans un récit haut en couleur, la destinée tragique d’hommes et de femmes à la vie fragile, tireurs de bourse, prostituées, fieffés coquins, bandits de grand chemin, resquilleurs en tout genre. Mais on y voit surtout l’ombre d’une législation criminelle violente destinée à contenir dans la subordination le peuple londonien, l’ombre du gibet de Tyburn, véritable arme aux mains d’un capitalisme conquérant.


Peter Linebaugh, Les pendus de Londres. Crime et société civile au XVIIIe siècle. Édition préfacée et annotée par Philippe Minard. Trad. de l’anglais par Frédéric Cotton et Elsa Queré. CMDE/Lux, 29 €


Peter Linebaugh, historien de la société anglaise et irlandaise, historien du travail et de la colonisation, mais aussi auteur très engagé dans le combat abolitionniste, intellectuel marxiste, est moins connu en France que son alter ego Markus Rediker. S’ils ont cosigné L’hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, traduit et publié aux éditions Amsterdam en 2008, l’œuvre de Linebaugh est restée plus confidentielle que celle de Rediker dont plusieurs ouvrages ont été édités au Seuil. Voici donc une traduction fort bienvenue, car ce livre, à bien des égards pionnier lors de sa conception, est d’une lecture agréable et stimulante.

Les pendus de Londres, soutenu comme thèse en 1975 et publié pour la première fois en 1991, s’inscrit dans le sillage d’une histoire du peuple et de ses résistances, d’une « histoire par le bas » (history from below) définie à la fin des années 1950 et au début des années 1960 par Edward P. Thompson ou encore par Eric Hobsbawm. Pour l’auteur de La formation de la classe ouvrière anglaise (1963) comme pour celui des Primitifs de la révolte (1959), les hommes et les femmes du peuple sont acteurs des transformations politiques, sociales, économiques et culturelles, au même titre que les élites. La rupture de cette nouvelle histoire sociale est frontale avec une historiographie britannique traditionnelle alors centrée sur l’histoire des institutions politiques et sur celle des grands hommes. Loin de considérer les comportements, les pratiques ordinaires et rébellionnaires du peuple comme irrationnels et pulsionnels, ces historiens s’attachent au contraire à restituer leurs logiques, constitutives de systèmes de valeurs et de modes de vie, même si ceux-ci sont stigmatisés comme déviants et criminalisés par les autorités et les groupes sociaux dominants. Ainsi, pour Thompson et son groupe de jeunes historiens de l’université de Warwick, la criminalité et les illégalismes populaires apparaissent d’abord comme des révélateurs du monde social. Autour du vol, du braconnage dans les forêts royales (qui inspire à Thompson son Whigs and Hunters, partiellement traduit récemment sous le titre La guerre des forêts. Luttes sociales dans l’Angleterre du XVIIIe siècle), autour de la contrebande ou du détournement de matières premières, autant d’actes considérés comme d’insupportables atteintes aux biens et de plus en plus sévèrement réprimées au XVIIIe siècle par une législation criminelle terroriste (The Bloody Code), s’affrontent deux visions du monde, de la propriété et des biens communs, du travail et de sa rémunération, celle du prolétariat des villes et des champs opposée à celle des grands propriétaires, des entrepreneurs manufacturiers, des négociants.

Les analyses de Linebaugh reposent sur l’exploitation des archives de deux institutions répressives :  d’une part, le tribunal de l’Old Bailey, principal tribunal pénal de Londres, et, d’autre part, la prison de Newgate. L’Old Bailey jugeait les crimes passibles de la peine de mort, par conséquent tous les crimes de sang et atteintes aux personnes, ou encore les atteintes au roi telles que sédition, contrefaçon et faux-monnayage. Mais sa compétence s’étendait également aux atteintes aux biens, soit toutes les formes de vol, fussent-elles mineures, très sévèrement punies. Les minutes de ce tribunal ont fait l’objet de publications dès la fin du XVIIe siècle. Les Old Bailey Proceedings constituaient des sortes de comptes rendus des procès qui relevaient initialement d’une littérature de divertissement « à sensations », avant de devenir une publication semi-officielle destinée à publiciser les verdicts et à dissuader le crime. La prison de Newgate a laissé aux historiens The Ordinary of Newgate, rédigé par l’aumônier du lieu qui recueillait les confessions et les récits de vie des condamnés en leur adjoignant ses sermons. Ces récits étaient vendus dans les rues lors des pendaisons, pour l’édification des lecteurs et au profit personnel de l’aumônier. De ces deux sources massives, Peter Linebaugh a extrait pour son livre 1 200 cas de condamnés. Autant de récits de vie, parfois truculents ou émouvants, riches et colorés, qui nourrissent le texte et lui donnent une saveur picaresque sans interdire des analyses plus serrées.

Peter Linebaugh, Les pendus de Londres. Crime et société civile au XVIIIe siècle

Découvrir les pendus de Londres, c’est explorer l’univers de la classe productrice d’une gigantesque métropole (un million d’habitants en 1800), salariés en atelier ou à domicile, irlandais et migrants, Noirs affranchis venus des colonies, manutentionnaires des ports et marins, artisans qualifiés et apprentis des métiers du textile, du cuir et du bois, de la métallurgie, du bâtiment, de l’alimentation, des métiers de service et de la petite distribution, domestiques. Nous sommes loin d’un sous-prolétariat en rupture de ban, qui serait par principe criminogène et ensauvagé. Rien ne prédisposait cette population pauvre et fragile à la potence, sinon peut-être le fait d’être pauvre ou de connaître une condition très instable ; sinon le fait de vouloir défendre un mode de vie, des usages de plus en plus ressentis comme menaçants, moralement condamnables, économiquement aberrants pour les élites au pouvoir. La législation criminelle qui est mise en place en Angleterre à partir des années 1720 tend à promouvoir une conception exclusive, individualiste de la propriété privée, à rebours de pratiques indispensables à la survie des plus démunis, fondées sur des usages validés par la coutume dans les campagnes comme dans les villes. Sont ici visées plus particulièrement des formes de prélèvement et d’appropriation qui surviennent à l’occasion des opérations de transport et de déchargement (une quantité du sucre ou de tabac dans les tonneaux ou paquets que l’on décharge des navires) ou dans le processus de production artisanale et manufacturière (chute de tissus dans le textile, de bois sur les chantiers navals), sortes d’écrémage et de resquille longtemps considérés par les salariés comme un mode usuel de rémunération complémentaire. L’arsenal judiciaire anglais développe par conséquent une conception toujours plus extensive du crime qui va bien au-delà de la lutte contre la déviance criminelle et la défense des mœurs ; elle repeint en illégalismes d’anciennes pratiques sociales qu’il convient d’éradiquer à toute force. Le Code sanglant et « l’arbre aux pendus », cet alliage de répression et de dissuasion, constituent des instruments aux mains des pouvoirs économiques et politiques pour maintenir les milieux populaires dans la subordination et contraindre le pauvre au travail, seul remède contre les vices de l’oisiveté que le peuple entretiendrait naturellement. Après les troubles révolutionnaires du XVIIe siècle qui ont permis l’expression de revendications socialement avancées, sur fond d’offensive moralisatrice conduite par divers courants religieux, la justice criminelle incarne un processus disciplinaire assez radical à l’encontre des milieux populaires. Celui-ci trouve encore son prolongement dans les retouches apportées aux lois sur la pauvreté et la systématisation des workhouses, établissement d’enfermement des pauvres et de travail forcé.

Le fil rouge de l’ouvrage, que l’on suit à travers une succession de chapitres organisés d’une façon à la fois chronologique et thématique, concerne l’étude des modes de rémunération du travail, les conflits auxquels ils donnent lieu au sein de grands secteurs d’activités de l’artisanat, de la manufacture, des ports et des chantiers navals. L’une des thèses fortes du livre consiste à montrer comment cet arsenal judiciaire répressif criminalise et bat progressivement en brèche les prélèvements opérés par les travailleurs sur certaines marchandises comme la soie, le bois de construction, le tabac ou le sucre, en leur substituant la forme du salaire monétaire, à l’exclusion de toute rémunération coutumière en nature. Cette substitution s’opère au prix d’un contrôle accru sur la main-d’œuvre et ses déplacements, sur les rythmes et la sociabilité de travail, mais aussi sur les savoir-faire de la production que les ingénieurs et inventeurs s’efforcent de normer. À la fin du XVIIIe siècle, des espions stipendiés par les manufacturiers conduisent à l’inculpation de nombreux ouvriers soyeux, coupables de détournement de matière première, dans le quartier londonien de Spitafields. De même que les débardeurs de la Tamise font l’objet d’une surveillance tatillonne de la part des agents du bureau de la police maritime fondée en 1798, première force de police armée de Londres, placée directement sous les ordres d’une autorité étatique. La particularité de cette police est aussi qu’elle gère directement les salaires des équipes de débardeurs de la flotte des Indes occidentales. Au cours de la décennie 1790, de la soie au sucre, ce traitement policier du monde du travail trouve son inspirateur en la personne du fabricant de textile écossais Patrick Colqhoun, installé à Londres en 1789, devenu juge de paix et leader du comité des manufacturiers de Spitafields, agent de planteurs antillais et américains, protégé par Henri Dundas, ministre de l’Intérieur (1791-1794). Ces transformations de l’encadrement du travail à la fin du XVIIIe siècle vont de pair avec une évolution marquée par la disparition du spectacle de la pendaison publique. La répression judiciaire des appropriations coutumières ne faiblit pourtant pas, mais les peines capitales à la sévérité dissuasive sont de plus en plus souvent commuées en peines d’enfermement et surtout de déportation dans les colonies. On peut lire dans cet effacement de la pédagogie du gibet l’impact des Gordon Riots de 1780, la plus importante insurrection londonienne du XVIIIe siècle. Elle se traduisirent notamment par la mise à sac par la foule des prisons, dont celle de Newgate, et la libération des prisonniers. Pour le peuple, cette semaine de juin 1780 a peut-être constitué une forme de renégociation radicale du « Bloody Code ». Reste encore à cette classe ouvrière anglaise en gestation à inventer d’autres manières d’occuper la rue et de défendre ses droits comme sa dignité.

Vincent Milliot

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