Les ressources humaines

« En défigurant le paysage, ils nous ont privés de visages, nous ont rendus méconnaissables, plus anonymes encore que nous ne l’étions déjà. » Né en 1970 en Normandie, Franck Magloire a connu l’époque déjà mythifiée où les autoroutes, les panneaux publicitaires, les zones commerciales, les antennes-relais ne recouvraient pas encore les banlieues urbaines et rurales françaises. Mais garde aux cartes postales rétrospectives ! Destination, sorti l’automne dernier et auquel il est important de venir, même tardivement, coupe court à la nostalgie évidente de son auteur pour dresser le bilan de quatre décennies de désenchantement, au cours desquelles l’affirmation de l’économie de marché s’est doublée d’un autre changement radical : celui de l’intime et des mots qui nous pensent.


Franck Magloire, Destination. Le Soupirail, 150 p., 18 €


Parmi les périlleux écueils qui menacent les projets littéraires issus de mondes sociaux dominés, celui qui consiste à faire passer les volontés d’émancipation pour d’énièmes stratégies marketing est sans doute le plus flagrant comme le plus affligeant. La machine économique tente d’absorber tout ce qu’elle peut, y compris les discours qui la contestent : plus des territoires seront dits « oubliés » et des hommes « invisibles », plus ils deviendront, enfin dignes de publicité, de nouveaux produits d’appel. D’où la nécessité d’un talent d’équilibriste si l’on veut parler « pour » en évitant de parler « sur ». Auteur d’Ouvrière (Aube, 2002), inspiré de la vie de sa mère employée chez Moulinex, Franck Magloire recherche des formes différentes du roman social prêt à l’emploi, plaçant en exergue une phrase sans appel de Hermann Broch : « Le roman qui ne découvre pas une portion jusqu’alors inconnue de l’existence est immoral ».

Dénué de jeu de masques, Destination est un livre touchant et très droit, à la limite de la raideur comme peuvent l’être certaines indignations souveraines quoique inopérantes. « Je m’étais juré de ne pas parler en mon nom », dit Franck Magloire, qui en est revenu : son je « interroge cette place, ce métier de vivre, dans une société et dans un temps historique que je n’ai pas choisis ». Ses premiers souvenirs remontent à l’été 1976 : dans la canicule, le premier « choc pétrolier », le premier « million de chômeurs ». Les derniers, d’aujourd’hui, sont empreints d’hyperlibéralisme, d’attaques terroristes, de droite extrême. Tout au long, une série d’éclats autobiographiques cherche les écarts où le pronom se révèle capable de restituer une histoire – de la reconstituer avec les vivants, de la rendre aux disparus. Que cet enfant né sous le signe du bleu marin et du bleu ouvrier (« Je suis né bleu »), que ce « passager » en quête de la « bonne place » se sente et se dise fondamentalement « chien », voilà qui n’est pas tout à fait anodin. À l’affût des hommes, il débusque les hommes qui le méprisent et reconnaît d’aussi loin les membres de sa famille sociale.

Franck Magloire, Destination

Mais le rôle dévolu au chien est aussi celui de garder le royaume des morts. Parmi eux, un grand-père oranais possède un pouvoir d’évocation particulier pour son petit-fils, le seul à qui « Milou », comme l’appellent les gens du bocage, parle dans sa langue natale effacée. Il a une « langue imparfaite », mais Destination lui confère un double littéraire puissant : Claude Simon, qui apparaît pour une promenade onirique sur une plage où traînent les reliques du D-Day. L’auteur de La Route des Flandres est de la même génération que le grand-père et, comme lui, a été fait prisonnier.

Cette séquence étonnante avec le dernier grand écrivain de la débâcle indique que Franck Magloire a également connu une époque où la mémoire vivante des violences européennes du XXe siècle n’était pas sur le point de disparaître. Par de discrets effets de contiguïté, le roman revient à plusieurs reprises sur les bombardements de la Normandie, qui marquèrent la grand-mère au point de lui faire garder toute sa vie une veilleuse sur sa table de chevet. L’histoire des bombardements est une histoire populaire et intime par nature, si tant est qu’on la considère depuis le ras du sol : les raids aériens ayant principalement touché une population ouvrière, et sa mémoire, empêchée par les propagandes successives, ayant dû se bricoler dans les interstices des conversations familiales et villageoises. Nous ne restons pas loin, ce disant, de Franck Magloire qui écrit que « la langue est un paysage dévasté » et aime à rappeller que « le mot “roman” désigne “la langue parlée par les pays conquis” ».

La disparition des traces accompagne celle d’une langue qui faisait corps avec le monde d’avant : « Eux, ils ne disent pas : avenir, carrière, emploi, choix de vie ; ils disent : place. » Franck Magloire observe la destruction des mots vivants par la suprématie de la langue technicienne qui dit hypercentre, reconversion, ressources humaines, vivre ensemble – qui ne dit plus « avoir une place » mais « saisir une opportunité professionnelle ». Même si Destination aurait gagné en force sans sa rancœur finale et assez convenue contre les smartphones débilisants et l’injustice des grands éditeurs parisiens, il désigne et réhabilite les vraies ressources humaines : celles de l’enfant observant le café de son père, de l’adulte qui s’en souvient.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Pierre Benetti

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