Une quête de l’autre réel

Roman court, « novella », selon le terme anglo-saxon, Vie posthume d’Edward Markham mêle de manière éblouissante vie intérieure et fiction, cinéma et poésie, rêve et vérité. Un bouleversement inséparable de celui éprouvé à la lecture d’Archives du vent, publié en 2015, dont cette novella est un prolongement.


Pierre Cendors, Vie posthume d’Edward Markham. Le Tripode, 100 p., 15 €

Archives du vent. Le Tripode, 320 p., 19 €


Pierre Cendors, Vie posthume d'Edward Markham

Dans Vie posthume d’Edward Markham, Pierre Cendors imagine le dernier épisode de la dernière saison de la série La Quatrième Dimension. Cet épisode met en scène Damon Usher, un « visualiseur à distance », doté du pouvoir de voir les lieux qui entourent une personne, mais aussi d’éprouver « ce que ressent celui ou celle qui s’y trouve ». Il travaille pour le gouvernement. Une mission tourne mal, des gens meurent. Pour autant, Vie posthume d’Edward Markham n’est ni vraiment un roman de science-fiction, ni un thriller. Les noms des personnages reflètent l’atmosphère du livre : celui du scénariste, Traumer, en allemand signifie « rêveur » et, à travers le protagoniste de l’épisode, la référence à Poe n’est pas usurpée. Un fantastique poétique à la fois extrêmement doux et profond s’installe, à mesure qu’on suit l’histoire de Damon Usher, dans sa mission et ses conséquences, puis dans ce qui prend la forme d’une quête spirituelle autant que d’une errance le conduisant de l’océan jusqu’à Willoughby, petite ville de montagne en dehors du temps, car la présence d’un radiotélescope géant y a fait bannir « toutes les ondes parasitaires ». Pas de connexion internet donc, de radio ni de téléviseur. Au sein de cette « zone de silence », le visualiseur pourra contempler ce qu’il ne sentait jusque-là que comme une intuition, il pourra plonger le regard « au cœur de la terre, au seuil du cosmos, dans le vaste hinterland du premier monde ». Là, il sera en mesure d’explorer « comme je l’eusse fait d’un entrepôt, d’une cave, d’un bureau […] les étoiles, les comètes, les galaxies ». Il y fait « de nombreuses incursions à Maupertuis, un cratère collinaire situé sur les hautes terres basaltiques de Sinus Iridum », sur la Lune.

Mais le fantastique naît aussi de ce qu’à l’histoire d’Usher s’entrelace peu à peu celle de son interprète, Edward Markham, et de son scénariste, Todd Traumer, qui écrit son script dans les paysages crépusculaires de la Death Valley. Pour tous deux, ce film de vingt-quatre minutes aura une dimension testamentaire. La question de la fin est partout dans Vie posthume d’Edward Markham, sans tristesse ni douleur, comme un passage, la perception de quelque chose, de ce « premier monde » enfoui sous l’autre, le nôtre. La disparition marque aussi le cinéma, paradoxalement à travers son pouvoir de rémanence : « Le cinéma est une vieille demeure hantée et chaque nouveau locataire hérite de ses esprits errants ». Cette idée s’incarne dans le procédé du Movicône, inventé par le réalisateur Egon Storm dans Archives du vent, qui permet, grâce à une technique qu’on devine numérique, de faire jouer des films par des acteurs morts. Inversement, reconnu comme un grand, Edward Markham est aussi un exemple de « cette étrange vie posthume que de rares acteurs connaissent de leur vivant ». Le roman a le même pouvoir que le cinéma de déplacer la frontière entre vie et mort, passé et présent, imaginaire et existence concrète. Pierre Cendors fait ainsi d’Edward Markham la vedette de films fantômes, projets jamais réalisés, Au cœur des ténèbres d’Orson Welles, Napoléon de Kubrick ou Vent clair de Tarkovski, soulignant l’aspect fictionnel du personnage, et en même temps sa réalité, puisqu’on a lu son histoire. Une manière de célébrer ce qui ne fut pas et qui pourtant est, une permanence de l’éphémère, de l’ineffable aussi, grâce à la fiction.

Pierre Cendors, Vie posthume d'Edward Markham

L’écriture hautement fine et précise de Pierre Cendors nous emporte dans un monde essentiellement intérieur, fait de questions, comme celles qui concluent le récit. Une quête, paradoxalement, à la fois sereine et inquiète du « premier monde », peut-être entrevu dans le seul geste d’un acteur : « Markham se redresse et esquisse un geste de mouche ou d’insecte à mandibules […] Le regard inquiet, les lèvres murmurantes, il se masse les poils du menton d’un revers angoissé de son pouce. C’est tout. Trois secondes et quelques millisecondes. Un geste anodin, presque décevant. Une brisure dans l’être qui annonce un homme en perdition. Une légende est née ».

Vie posthume d’Edward Markham apparaît comme une conséquence, un déploiement, une résonance d’Archives du vent, publié trois ans plus tôt, au point qu’il est difficile de dissocier les deux livres. À l’ultime page de Vie posthume d’Edward Markham, le dernier épisode de La Quatrième Dimension est présenté comme réalisé par Egon Storm et portant le titre d’Usher’s Report. Or, Egon Storm est le personnage principal d’Archives du vent, son troisième film y est intitulé Le Rapport Usher et les acteurs sont les mêmes : Montgomery Clift, Robert Mitchum, Geraldine Fitzgerald… Dans un futur proche peu différent de notre présent, Storm a inventé un procédé qui, à partir d’images existantes, permet de créer des films entièrement nouveaux. Il est ainsi complètement libre de choisir ses interprètes. Nebula, son premier film, réunit Louise Brooks, Marlon Brando et Adolf Hitler, dont « Storm disait que son visage impassible et inexpressif, empreint d’une souffrance inhibée, était idéal pour en faire un grand poète à l’écran ». Loin du ridicule, la description de scènes du film, où les acteurs disparaissent derrière leurs personnages, derrière l’histoire qu’ils jouent, fait accepter cette étrange distribution.

Si sa découverte et ses œuvres valent à Storm reconnaissance et gloire, il prend soin de se dérober à la célébrité et de demeurer en Irlande, « un de ces lieux qui rayonnent d’une solitude essentielle », comme le Connemara ou même un domaine laissé à l’abandon, où se déroulent d’autres scènes du livre. La nature sauvage, déserte, apporte aux personnages de la joie, la jubilation de marcher dans « des vallées inhabitées », mais elle est aussi essentielle au processus de création de Storm, et elle constitue le cadre de deux rencontres cruciales.

Pierre Cendors, Vie posthume d'Edward Markham

© Anna Boulanger

Alternant enregistrements, extraits et résumés de films, notes, le récit est raconté par des voix diverses à différents niveaux, qui installent un brouillage narratif facteur d’étrangeté. Et l’étrangeté, par la distance qu’elle installe, donne de la profondeur. Si la première partie du roman raconte la réception de la trilogie réalisée par Storm grâce au Movicône, la suite nous emmène sur d’autres chemins : un personnage prend de plus en plus d’importance, Erland Sollness, double d’Egon Storm, dont on découvre peu à peu, en même temps que le réalisateur, quelle fatalité le frappe et quels liens le rattachent à l’inventeur du Movicône. Cette variation sur le thème du double, cette histoire de deux créateurs, outre qu’elle permet d’évoquer le monde de l’adolescence, à travers la rencontre des deux jeunes gens, aussi solitaires l’un que l’autre, passionne en ce qu’elle renouvelle le rapport entre imaginaire et réel, retournant les représentations habituelles. Pierre Cendors illustre cette phrase de George William Russell, alias Æ, qu’il cite : « Alors que nous croyions imaginer un personnage, il se pourrait que nous ne fassions qu’interpréter un être existant, entré en contact psychique avec nous par la grâce d’une affinité de sentiment ou la proximité de nos âmes ».

Avec Erland Sollnesse, comme avec le Movicône, le roman pose aussi la question de ce qu’est l’art en un temps où les œuvres se sont accumulées au point qu’elles risquent de parasiter toute nouvelle création. Storm et Sollness le vivent de deux manières opposées. Le jeune Erland évoque, à propos des films de Storm, « une œuvre cinématographique d’une sourde étrangeté, singulièrement rétro, paradoxalement moderne et ouvertement irrationnelle ». Cela pourrait s’appliquer aux romans de Pierre Cendors, dans lesquels on retrouve « cette espèce de démesure tranquille, persuasive, insurrectionnelle que toute œuvre d’art inspirée inflige à l’équilibre immunitaire de la raison ».

Grâce à une écriture splendide, aussi travaillée qu’épurée, cinéma, fantastique, nature, solitude s’entrelacent pour nous donner une véritable histoire qui surprend constamment, une réflexion poétique sur la place de l’être humain, et un aperçu de « l’autre réel ». Quelque part entre le XIXe siècle et la fin du XXIe ; entre les landes tragiques d’Emily Brontë et les histoires de doubles de Stevenson ou de Poe, et l’Inconnu.

Sébastien Omont

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