Suspense (16)

Trois assassinats

Rideaux de fer partout baissés sur des boutiques à louer ou à vendre, graffiti couvrant les murs, poubelles non ramassées, embouteillages monstre, manifestations permanentes… telle est l’Athènes dont parle Petros Markaris dans ses romans policiers « de crise ». Les salariés et retraités y ont perdu le tiers de leurs revenus, chaque jour des malheureux au chômage ou en faillite se suicident alors que d’autres infortunés se retrouvent jetés par l’immigration sur les dalles de marbre des trottoirs.


Petros Markaris, Offshore. Trad. du grec par Michel Volkovitch. Seuil, 298 p., 21 €


Les polars de Markaris n’ont rien d’exagéré, ni de déplaisamment réaliste dans leur évocation du désastre grec ; une sympathique humanité, un joli sens de la drôlerie, et des intrigues d’une simplicité bonhomme en font même les plus plaisantes des lectures. L’Athènes et les Athéniens de Markaris possèdent un charme puissant car au milieu du chaos et de la misère, les terrasses des bars débordent d’un monde sympathique, les beaux poivriers et bigaradiers plantés le long des rues ravissent l’œil, et les habitants continuent, en dépit de tout, à exister bravement.

Petros Markaris, Offshore

Petros Markaris © B. Cannarsa/Opale

Markaris, il l’a souvent dit, s’est servi du roman policier pour parler de la Grèce, sur laquelle il exerce le regard averti, aimant et perplexe, de l’autochtone et de l’étranger. En effet celui qui est né Bedros Markarian, à Istanbul, en 1937, et vit à Athènes depuis 1964, est resté apatride jusqu’en 1974. De père arménien et de mère grecque, il a ainsi grandi en Turquie puis a fait ses études à Vienne et Stuttgart, avant de s’installer en Grèce. Si quelqu’un peut avoir le sens de la complexité des choses, c’est lui. Et si quelqu’un peut aussi s’amuser des tours et détours de la fortune c’est encore lui puisqu’avant de se lancer, à 57 ans, dans le polar et de s’y tailler un succès international il travaillait tranquillement et honorablement comme traducteur, dramaturge et scénariste (il est l’auteur de scénarios pour Théo Angelopoulos, son ami).

Liquidations à la grecque l’a rendu célèbre en 2010 et son héros, le commissaire Kostas Charitos, a ensuite poursuivi son chemin d’investigateur dans les deux volumes suivants de l’excellente « trilogie de la crise » (Le Justicier d’Athènes, Pain éducation et liberté), puis d’autres textes. Le roman aujourd’hui traduit en français, Offshore, part d’une idée amusante qui le démarque des précédents livres « de récession » dans lesquels enquêtait le commissaire athénien. Car voilà ! Figurez-vous qu’en Grèce, un parti ni de droite, ni de gauche, fraîchement constitué, vient de gagner les élections, au grand dam des formations politiques traditionnelles et qu’avec l’arrivée des nouveaux élus, de souriants quadragénaires amis des banquiers et des patrons, l’argent se met soudain à affluer. Trop heureux, les Grecs ne se posent pas de questions devant les entreprises qui surgissent de nulle part, une privatisation menée tambour battant, le retour en masse d’armateurs exilés fiscaux… Charitos est lui plus que perplexe : d’où vient cet argent? Une enquête qu’il mène sur trois meurtres le rapprochera de la vérité, mais, hélas, pas de l’arrestation des vrais coupables.

Petros Markaris, Offshore

Offshore n’est pas entièrement à la hauteur de sa merveilleuse idée initiale, mais déploie une nouvelle fois le charme de l’atmosphère méridionale toujours agréablement présente chez Markaris. On est loin du polar américain ou européen du nord dans lequel l’enquêteur, d’une virilité sombre et solitaire, pleine de niaque et prompte à l’action, se confronte ulcéré aux turpitudes du monde. Charitos, sans être à l’aise dans ses sandales (grecques) ni vis-à-vis de l’humanité, est une sorte de bourru bienfaisant, attaché à sa famille et à ses amis, consciencieux sans exagération, fidèle à ses principes sans héroïsme sacrificiel. Il n’est d’ailleurs au cours de sa carrière livresque jamais promu, et assuré de ne l’être jamais si l’on en juge par le manque d’empressement qu’il met dans Offshore à obéir à sa hiérarchie. Aimant par dessus tout savourer les plats de son épouse, Andriani, lors de repas dominicaux qui réunissent famille et connaissances, Charitos apparaît somme toute comme un épicurien mélancolique dont la conception méditerranéenne de l’existence est proche de celle des enquêteurs de Manuel Vázquez Montalbán ou de Jean-Claude Izzo.

De plus, Charitos, contrairement à nombre de ses collègues amerloquains contemporains de papier, est un être conscient d’avoir été fabriqué moins par sa volonté propre que par celle de l’histoire. Ayant débuté sa carrière professionnelle sous la dictature des colonels (1967-1974), il a pour vieil ami Lambros Zissis, un ancien communiste rescapé des geôles du régime. Leurs discussions et leurs personnalités respectives, pour simplifiées qu’elles soient, suffisent à apporter aux livres le brin de doute et de complexité historique qui fait souvent défaut aux polars. Et c’est tout un aréopage d’ironiques et lucides enfants de Clio qui se retrouve autour des délicieux yemista d’Andriani, elle-même aussi remarquable cuisinière que philosophe du dimanche.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Claude Grimal

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