Un arpenteur de la mémoire

Auteur d’une trentaine de livres, Jacques Josse est un écrivain qui arpente la mémoire, la sienne et celle des autres. C’est dans cette matière, faite de souvenirs en images et de mots, chargée d’émotions fortes, de chair, de terre et de rocaille, qu’il trace son sillon d’écriture, patiemment, méticuleusement, en artisan de la langue habitué à manier le rabot ou le soc. Le choc initial qui l’a poussé à écrire a été la lecture, dans sa jeunesse, des poètes de la Beat Generation dont la liberté d’expression a eu pour effet immédiat de libérer sa propre parole. Il n’est pas pour autant entré en mimétisme, bien au contraire. Il a su se construire d’emblée un univers et un style qui n’appartiennent qu’à lui.


Jacques Josse, Comptoir des ombres. Les Hauts-Fonds, 107 p., 17 €


Il y a souvent chez cet écrivain la nécessité de bâtir ses récits à partir d’un lieu précis, profondément enraciné dans un territoire. Il ne faut pas oublier qu’il a vécu toute sa jeunesse dans un hameau des actuelles Côtes-d’Armor, entre mer et terre, ces deux éléments si caractéristiques de l’esprit breton. C’est là, à Liscorno, dans sa mansarde, l’unique lucarne ouvrant sur les étoiles, dans une sorte d’isolement mais en même temps, comme en paradoxe, au centre du monde, qu’il s’est ouvert par la lecture à l’universel et qu’il s’est mis à voyager par l’écriture dans les ici et les ailleurs.

Le lieu qu’il préfère pour évoquer ses souvenirs, mêlant étroitement le réel et l’imaginaire, c’est l’un de ces cafés qu’il affectionne tant, tels ceux que l’on trouvait autrefois dans les villages et qui ont aujourd’hui disparu. Là, il met en scène des personnages, sorte de « suicidés de la société », souvent paumés, déjantés mais attendrissants, qu’il a connus, de près ou de loin, souvent morts maintenant, qu’il fait revivre le temps d’un récit. Ce sont presque toujours des habitués, des piliers de comptoir, des abonnés à la confrérie des buveurs de bière, selon la terminologie qui leur convient le mieux. Accoudés au zinc, certains évoquent un passé plus ou moins glorieux, parfois inventé de toutes pièces, pour échapper à un réel quotidien rude et fade. D’autres, plus taciturnes, qui n’arrivent pas, dans les brumes de l’alcool, à s’inventer une autre vie plus exaltante, le temps d’un verre… ou deux, s’enferment dans un mutisme inquiétant et ressassent, en un soliloque intérieur proche de la folie, leur mélancolie, ruminent le néant de leur vie, passée, présente et même, telle qu’ils la pressentent, à venir. Il est important de préciser que pour Jacques Josse le café n’est pas un monde clos, mais un véritable port d’embarquement pour les souvenirs et l’imaginaire. Par les conversations de certains de ses personnages, il nous fait voyager à travers le temps et l’espace vers d’autres cafés, à New York, Los Angeles ou Prague, où il ressuscite ces grands écrivains qu’il vénère, tels Bukowski ou Hrabal, avec un réalisme d’écriture à faire mourir de jalousie le réel lui-même.

Dans son dernier livre, Comptoir des ombres, publié par les éditions Les Hauts-Fonds, avec des photographies de Michel Thamin, il déploie, tel un film dont il retiendrait quelques séquences, des moments de sa mémoire, évoque quelques-uns de ces petits et grands disparus. Cette fois, il ne prend même pas la peine de les rassembler dans un café. Pourtant, celui-ci est bien présent : il est dans sa tête, et Josse est, dans la solitude de son appartement, le seul de ses clients à se remémorer ces « ombres » qui le hantent. Il y a ces courtes histoires – certaines autobiographiques, émouvantes et d’une grande pudeur – du début du livre où se révèle tout l’art du conteur, ces silhouettes qui se faufilent dans la réalité comme elles peuvent, marquées par le destin, guettées par une mort implacable et qui se raccrochent à tel rituel magique, à tel talisman, comme cette chouette effraie qu’il faudra bien un jour clouer sur une porte ou cette patte de lapin accrochée au rétroviseur dans la voiture.

Tous ces personnages qu’il décrit, ces passants anonymes de la vie, Josse parvient à faire d’eux des figures de légendes qui viennent s’inscrire dans notre imaginaire, grâce à son écriture d’autant plus hallucinatoire qu’elle est précise, sans détails inutiles, et entraînée à toute vitesse par la fréquence et le rythme des verbes. Dans la dernière partie, Josse évoque avec émotion des poètes qu’il a côtoyés, Alain Malherbe, Yves Martin, et surtout son ami Alain Jégou à qui il rend un bel hommage et dont il faut redécouvrir l’œuvre ; tous morts, tous ayant définitivement rejoint le « comptoir des ombres ». Par ailleurs, le livre s’ouvre sur une préface du poète Michel Dugué, qui donne un éclairage des plus pertinents sur l’ensemble de l’œuvre et se ferme sur des entretiens de Malek Abbou avec l’auteur.

Alain Roussel

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