Bober à Vienne

Dans les toutes premières pages de Vienne avant la nuit, l’album qui accompagne son film, Robert Bober a placé une photo de son arrière-grand-père maternel. Ce vieil homme pieux, un livre ouvert devant lui, la tête appuyée sur la main, les yeux perdus dans une rêverie, a vécu cinquante ans à Vienne. Le cinéaste et écrivain part sur ses traces.


Robert Bober, Vienne avant la nuit. P.O.L, 160 p., 32,90 €


Des photos en couleurs montrent les lieux qu’il découvre au présent : le train file dans la campagne neigeuse, parmi les montagnes ; des photos de cimetière, du fleuve et de la ville aujourd’hui font écho aux photos en noir et blanc, aux peintures très colorées d’Ilex Beller et aux dessins d’Édith Dufaux. Des noms reviennent, une bibliographie les reprend à la toute fin du livre.

C’est un livre au présent de l’indicatif et au conditionnel présent et passé. Robert Bober part sur les traces de Wolf Leib Fränkel, mort en 1931 à Leopoldstadt, le quartier de la capitale autrichienne dont un habitant sur deux était juif. Né à Przemysl, en Pologne, il avait voulu émigrer aux États-Unis et s’était trouvé refoulé du territoire rêvé à Ellis Island. Il avait fait sa vie à Vienne, œuvrant comme ferblantier. Il avait vécu là, tranquille, avant la nuit.

Robert Bober, Vienne avant la nuit

Robert Bober © John Foley

La nuit, c’est celle que pressent Joseph Roth quand il écrit à Zweig peu après le 30 janvier 1933, quand Hitler accède à la Chancellerie : « Nous allons au-devant de grandes catastrophes. Mis à part les catastrophes privées – notre existence matérielle et littéraire est détruite –, tout cela mène à une nouvelle guerre. Je ne donne plus cher de notre peau. On a réussi à laisser gouverner la barbarie. Ne vous faites aucune illusion. C’est l’enfer qui gouverne. » Cinq ans plus tard, l’Autriche devient partie intégrante du Reich, on célèbre l’entrée du dictateur sur une Heldenplatz comble, et le café Rembrandt, l’un des lieux qui rassemblaient les artistes et écrivains viennois, est marqué du signe devenu infamant sur ses vitrines. Thomas Bernhard écrivait cette histoire sombre et, peu avant de mourir, il se battait contre les amnésiques et autres oublieux qui huaient sa pièce, Heldenplatz, qui raconte le retour d’un Juif dans sa ville natale, et son suicide. Bernhard se battait avec sa meilleure arme : le rire sarcastique.

Robert Bober ne décrit pas que les ténèbres. Il s’attache à cet ancêtre qu’il n’a pas connu et qui fabriquait des chandeliers, des objets permettant à la lumière des chandelles de prolonger le jour. L’écrivain a chez lui deux de ces chandeliers, comme des liens avec sa famille disparue, avec ce passé du shtetl et de la cité traversée par le Danube. Il arrive à Vienne avec à l’esprit les premières images de La ronde, de Max Ophüls. Le meneur de jeu annonce ce qu’on va voir, et surtout une époque : « 1900 : nous sommes dans le passé. J’adore le Passé. C’est tellement plus reposant que le Présent ! Et tellement plus sûr que l’Avenir ! ». Ophüls a tourné en 1950. Il adaptait une pièce de Schnitzler, mort en 1931. L’auteur de Madame de… et du Plaisir avait fui l’Allemagne pour un avenir plus sûr avec les siens, à Hollywood. Il savait donc de quoi avait été fait l’avenir, après le règne des Habsbourg.

Robert Bober, Vienne avant la nuit

Joseph Roth et Stefan Zweig © Library of Congress

Bober le cite une autre fois, à travers des images tirées de Lettre d’une inconnue. On voit un couple dans un train factice du Prater. Les paysages de fantaisie défilent sur un écran, comme dans des panoramas de fêtes foraines. Bober, alors, imagine un voyage semblable avec son arrière-grand-père lui racontant sa jeunesse en Pologne, le Przemysl d’autrefois. Seul le conditionnel présent le permet. Alors, il était allumeur de réverbères et prolongeait artificiellement l’œuvre divine, protégeait cette lueur fragile. Puis il apprend le métier de ferblantier, avec ses yeux : « On fait attention aux mains et on apprend que les mains aussi ont une mémoire. » Les illustrations d’Édith Dufaux, qui défilent ici comme dans le film, rappellent ce qu’était ce monde. Mais si le conditionnel présent dit la rêverie paisible, heureuse de l’écrivain, le conditionnel passé traduit ce qui n’a pas été, ne sera plus jamais, parce que l’Histoire a tout balayé et que Leopoldstadt comme la bourgade de Pologne ne sont plus que des décors pour touristes.

Bober arpente la ville d’aujourd’hui, se rend au Zentralfriedhof de Vienne. C’est immense, labyrinthique. On a du mal à s’y repérer. Il y parvient. Il est en cela aidé par une sorte de maxime tirée de Juifs en errance, de Joseph Roth, l’un de ses auteurs de chevet : « Les Juifs de l’Est n’ont de patrie nulle part mais des tombes dans tous les cimetières. » Il suffit de s’obstiner et de chercher. Il trouve.

Robert Bober, Vienne avant la nuit

© Ilex Beller

Les cafés viennois sont aussi de ces lieux qui portent la mémoire de la ville. Le cinéaste y tente une expérience. Il laisse un fac-similé des journaux datant de l’Anschluss sur chaque table. Des consommateurs considèrent les titres, sans trop comprendre. En 1955, l’Autriche a été déclarée victime du nazisme ; l’oubli a été plus facile pour un pays qui a donné à la SS la plus forte proportion de volontaires. Un couple, pourtant, feuillette, lit, s’intéresse. Bober songe à Kafka en contemplant leur geste. Kafka qui disait de Strindberg : « Je ne le lis pas pour le lire mais pour me blottir contre sa poitrine. Il me tient comme un enfant… »

Quand on lit cet album, ce beau livre à tous les sens du mot, on comprend ce que dit Kafka. Bober est tenu comme un enfant par les écrivains viennois, Juifs autrichiens de langue allemande, pour paraphraser Schnitzler. Il aime Roth, « citoyen des hôtels », dont la tombe, au cimetière de Thiais, portait en hommage, jusqu’à peu, une bouteille d’alcool. Il aime Zweig, mort de désespoir devant son monde disparu, au Brésil ; il aime Altenberg, qui écrivait dans les cafés et avait une belle devise, empruntée à Goethe : « Il n’y a rien d’insignifiant dans le monde, tout dépend de la façon dont on regarde le monde. » Cette devise, qui aurait pu être celle de Perec, compagnon de Bober lors du voyage et du documentaire sur les récits d’Ellis Island, vaut pour cet album aussi, et pour le film qu’on verra bientôt sur les écrans. La lumière reste vive.

Norbert Czarny

À la Une du n° 45