Grec, et après ?

La recherche du père inconnu, la quête de soi et la Grèce de l’Antiquité à nos jours : des thèmes répétés, rebattus, rabâchés ? Pas épuisés pourtant, puisque Constantin Alexandrakis en fait le cœur de son premier ouvrage, Deux fois né, une autobiographie électrisante qui transporte de l’Olympe au Mexique chamanique en passant par un dispensaire de solidarité de Thessalonique.


Constantin Alexandrakis, Deux fois né. Verticales, 304 p., 20,50 €


Dans un monologue intérieur poétique et anxieux, Constantin Alexandrakis explore les plis et les replis de la découverte de ses racines, d’un pays et d’une dimension de soi jusque là douloureusement enfouie. L’auteur tient son nom à consonance hellène d’une grand-mère jet-setteuse chroniqueuse : « elle se retrouve envoyée spéciale de Paris Match à la cour de Paul Ier, roi des Hellènes (sic). J’imagine qu’elle donne dans le people. D’après ma mère, elle est copine avec le roi. » Granny passe donc sa jeunesse sur les yachts de la Grèce glamour, et donne naissance, entre têtes couronnées et haras de luxe, à la mère du narrateur. Enfant délaissée née d’une amourette avec un acteur grec, Claire-Hélène Alexandrakis dérive entre l’Attique et la Bourgogne, jusqu’à tomber enceinte d’un monteur de la télévision nationale hellène. à son fils, elle dira d’abord que son père est un grand type sur une photo, un aventurier perdu dans la jungle guyanaise. Avant de trouver une autre réponse : « Je me dis bon, ben, il est mort. Et… ah oui ! elle me raconte qu’il est mort […] en glissant sous une cascade ». Et puis en fait non. Elle finit par lui livrer les maigres indices qui forment le début de cette enquête : le Géniteur est un Grec, qui répond au nom de Yevette Tsunodapoulos et vit à Athènes. C’est donc là-bas que tout doit commencer.

Et c’est d’ailleurs le commencement du monde grec — mythologie et philosophie — dans lequel s’immerge le narrateur. Loin de dériver en introspection égotique, le vagabondage névrotique du fils est l’occasion d’un déploiement de curiosité pour tout l’univers hellénique, de Dédale à l’hôpital associatif de Thessalonique, de Jean-Pierre Vernant aux mécanismes de la « dette grecque ». Loin de se cantonner à la Grèce à travers les âges, Alexandrakis balade son lecteur à travers une série de portraits de gens et de lieux, tous plus cabossés les uns que les autres : un compagnon de chantier à l’Île Saint-Denis, une maisonnette à Ancenis, théâtre d’angoisses conjugales et immobilières, un instructeur de charpenterie près de Douai, surnommé Kung-Fu Panda, un coup de cœur cathartique pour Prince, l’apprentissage du reiki dans le désert mexicain. Sans jamais frimer, le narrateur promène sa quête du plus profond du soi, aux plus ouvertes des flâneries numériques. Pas de savoir plaqué, pas de tartines savantes en intermède des rencontres avec le Géniteur et l’archipel grec : seulement des émotions, des interprétations, des délires parfois, mais toujours lisibles, partagés. « Lors d’une nerveuse convalescence, j’ai vu sept films. J’ai commencé par lire l’article d’un sociologue sur les films traitant de la « jeunesse irrégulière ». De là j’ai regardé sur Youtube un extrait de De bruit et de fureur, où on voit Bruno Cremer tirer à la Winchester dans le couloir de son appartement pourri, et je me suis wow, ça me rappelle un peu Jean-Marc (j’y reviendrai). Puis de là, j’ai essayé de télécharger De bruit et de fureur en 100 clics et 50 sites ». Quoi de plus ardu que de savoir transmettre ses obsessions intellectuelles intimes et universelles ? Quoi de plus plaisant que de les lire quand le défi est relevé ?

Constantin Alexandrakis, Deux fois né

Constantin Alexandrakis © Francesca Mantovani

Si Deux fois né parvient à livrer les doutes, les affres et les crises tout en pudeur, sans pathos ni grandes phrases, c’est grâce à un style original, compulsif, et terriblement drôle jouant souvent de l’énumération. Les parenthèses s’ouvrent et s’accumulent pour ne se refermer que quelques pages plus loin, et les « j’y reviendrai » ponctuent le texte sans que parfois l’auteur « n’y revienne », traduisant ainsi la curiosité effrénée de la plume. Sans ironie ni cynisme, l’ouvrage contourne les stéréotypes du genre pour décrire de façon naturellement loufoque. Et le lecteur d’écarquiller les yeux devant l’accumulation d’absurde, sans moquerie ni amertume. Le réel est de guingois et le narrateur s’approprie les préceptes des Anciens et autres vertiges Youtubiens pour survivre à ce terrible constat. Sans oublier la rage, parfois : « L’envie d’avaler du désherbant […] De traverser les murs. D’arracher mon parquet. De broyer-mort mon téléphone portable d’une seule main. […] De traverser la ville comme une boule de haine et d’incompréhension, distribuant des balles dans le crânes comme des bons points, hurlant J’COMPRENDS PAS POURQUOI J’COMPRENDS PAS, derrière moi une montagne de cadavres en strings multicolores. »

Peu importe finalement que le Géniteur le soit ou non. « J’ai parcouru la Grèce en criant mon nom […] j’ai dit, je suis le décepteur, fils d’un gnome boîteux-vicelard et d’une elfe infâme obsédée de la métamorphose. Et le monde m’a répondu, espèce de bâtard, plus qu’accepté tu veux être choisi, tu t’appelles Dionysos ». Celui dont le nom signifie « deux fois né ». L’objet du livre n’est pas le résultat du test ADN, mais le cheminement sinueux comme les « plis du serpent » qui figurent la mètis grecque, ou comme les visions sous peyotl d’un narrateur halluciné par son histoire, ce cheminement risqué vers le centre de soi.

Romy Sánchez

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