L’échappée

La Bosco, de Julie Mazzieri, est un roman drôle et intrigant. Le titre est à lui seul une énigme, où l’on se demande qui est cette étrange « Bosco ». Est-ce un nom de famille, d’oiseau ? un nom de lieu, de pays ? À travers les paysages de neige québécois, près du village de Chester où Julie Mazzieri avait ancré son premier roman remarqué, Discours sur la tombe de l’idiot (2009), un père fuit l’enterrement de sa femme. Le narrateur s’immisce avec humour dans la conscience de Charles, le fils cadet, fin observateur des incongruités familiales.


Julie Mazzieri, La Bosco. Corti, 126 p., 15 €


Dans le nom de « Bosco », on peut voir se dessiner le bosquet derrière lequel on se cache, le bois dans lequel on s’égare, mais aussi la bosse qui dépasse, la protubérance étrange. Avec la belle photo de couverture où l’on aperçoit un immense oiseau aux ailes déployées se poser près d’une étendue d’eau, on rêve d’un animal merveilleux, d’un paysage de volatiles, de roseaux et de rivières magiques. Rien ne semble ici suggérer la présence d’une femme, Suzanne Bosco, héroïne que l’on enterre.

« La Bosco », c’est donc elle. Affublée de l’article défini devant son nom de famille, elle impose dès les premières pages du roman une présence violente et mystérieuse : « Malgré toute la pompe déployée, Suzanne Bosco n’avait pas l’air de reposer en paix. Ni le fard, ni la coiffure, ni même les capitons, les festons et la dorure ne parvenaient à faire illusion : sertie dans son terrible écrin, la mère avait gardé sa tête de folle à lier. Sa hure ». Le personnage se dévoile d’emblée avec force et efficacité. L’écriture de Julie Mazzieri, sans fard ni dorure, permet cette puissance de l’illusion : le lecteur voit apparaître Suzanne dans son cercueil et cette première image tout autant visuelle que sonore (« sertie dans son terrible écrin ») s’imprime dans tout le roman. Le terme de « hure », prononcé par Charles dont la voix au discours direct scande le récit, laisse deviner un visage hirsute et grossier, presque animal. Le corps de Suzanne n’est plus alors qu’une « masse gisante », une « chose », une « bête sauvage » que sa famille ne peut plus tout à fait aimer sans dégoût ni cruauté. « C’était quelque chose dans l’orbite des yeux et la saillie des joues. Quelque chose de patiemment ciselé au fil du temps par la curieuse gymnastique des nerfs détraqués. »

Julie Mazzieri, La Bosco

Julie Mazzieri

Si le visage mort de Suzanne s’impose à la vue des autres dans toute son obscénité et ses débordements – le détail de la colle qui déborde de ses cils est à cet égard éloquent –, c’est pour mieux dire, non seulement sa folie, mais aussi sa disparition impensable, sa sortie de scène irrecevable pour Jacques, son mari criblé de dettes, qui décide au dernier moment de ne pas se rendre à son enterrement pour, dit-il, ne pas devoir payer les frais funéraires. Jacques cherche à échapper à la disparition de celle qui s’imposait au vu et au su de tout le monde, celle vers qui tous les regards terrorisés se tournaient. Pourtant, si Jacques s’enfuit misérablement, la Bosco continue à s’imposer dans toute sa violence et sa folie, pour chacun des personnages du roman. C’est là toute la force du récit de Julie Mazzieri : dire l’insistance et la persistance violente d’un mort dans les consciences et les moindres recoins des paysages, l’impossibilité tout aussi tragique que comique d’y échapper tout à fait.

La Bosco parvient en quelques scènes, courtes et percutantes (pas de chapitres, ni de parties proprement dites), à faire vivre, dans la nuance, l’impasse à la fois sociale, morale et intime dans laquelle tombe chaque personnage à la mort de Suzanne. La pauvreté, qui en est une des raisons principales, n’est jamais larmoyante. À l’inverse, elle ouvre dans le roman une réflexion pudique sur la domination d’une famille pauvre par une famille riche insouciante et sans compassion (les Perreault) : « Je suis venu lui dire, à Perreault… Parce qu’ils peuvent pas passer toute leur vie comme ça, ces gens-là… Au-dessus de tout le monde… À rire de nous autres : les pauvres. Notre spectacle est pas gratis. Notre spectacle de pauvres. »

Julie Mazzieri donne voix avec lucidité à un père ruiné, qui tente, par la fuite dans les paysages enneigés, d’échapper à sa condition d’homme misérable. Pourtant, nul misérabilisme : l’obsession de Jacques pour l’argent est souvent tournée en ridicule, comme dans la voiture où il est pris d’une crise de folie à laquelle assistent, subjugués, ses enfants et le chauffeur : « ‟Les frais, les frais, les frais”, répétait-il sans cesse comme s’il était survolé par des escadrons de créanciers. Il avait aussi parlé de ‟son chéquier” – oublié, perdu, volé ». Les paroles du père résonnent ici avec celles d’Harpagon : « Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! » À la fois ridicule et grotesque, violent, Jacques Bosco est un personnage tragicomique complexe : il est aussi troublant dans sa fragilité, son amour pour « sa Suzie », son désespoir. « Nul, ras, risible », pour reprendre les mots du poème « Clown » d’Henri Michaux, Jacques Bosco prend les allures d’un clown sublime, dont on ne sait s’il faut rire ou pleurer.

Julie Mazzieri, La Bosco

Cette oscillation entre le grotesque et le sublime fait toute la force du récit de Julie Mazzieri. Elle fait naître le rire le plus délicat, rapprochant La Bosco du conte merveilleux ou de la fable, là où les hommes ne sont pas si éloignés du monde animal, en l’occurrence des oiseaux. Dans leur envol comme dans leur chute, les oiseaux qui peuplent La Bosco dès la couverture du livre incarnent parfois les personnages eux-mêmes, à l’image de l’oiseau « étrange » que Charles observe, à la houppe hirsute (sa « hure » ?) : « Le garçon n’avait pas pu s’empêcher de penser que c’était peut-être ‟elle”. Qu’‟elle” était peut-être revenue. Par une espèce de transmigration cynique. La mère. Avec des plumes. […] ‟T’es pas dans un conte”, s’était-il dit en se frottant le front ». À la fin d’une des plus belles scènes du roman, où l’on entend sa langue magique, « Back. Back. Back », l’oiseau finit par s’enfuir sous la menace, s’échapper. À travers lui, l’image du veuf en fuite amplifie celle de la mère étrange et folle, « par une espèce de transmigration cynique » que le roman suggère avec légèreté, sans l’expliciter davantage.

La Bosco est un roman qui, tel un oiseau, migre, oscille entre le haut et le bas, la chute et le désir de se relever, de s’envoler, le débordement et le retirement. Dans ces mouvements contradictoires, Julie Mazzieri instille à cette Bosco une force comique et réflexive rare.

Jeanne Bacharach

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