Carrousel infernal

Son premier roman s’intitulait L’oubli. Une sorte d’antiphrase tant oublier semblait impossible. Voici Survivre et c’est tout un programme : celui de la jeune femme qu’est Frederika Amalia Finkelstein, et de sa génération. Une survie rendue nécessaire au soir du 13 novembre, alors que le flux des images, le flot des informations obnubilent le présent.


Frederika Amalia Finkelstein, Survivre. L’arpenteur, 142 p., 14 €


La narratrice est dans le métro, station Stalingrad. Des soldats sont présents sur le quai, à la fois rassurants et inquiétants. Elle se rend sur les Champs-Elysées, à son travail. C’est du moins ce que l’on peut penser. Elle paraît travailler dans une boutique dont le symbole est une pomme à demi croquée. D’autres enseignes remplissent son regard tandis qu’elle marche. Et elle marche beaucoup, pense, ressasse, observe ses voisins, regarde ce qu’ils contemplent sur l ‘écran de leur téléphone, songe à d’autres écrans qui occupent ses jours et une grande partie de ses nuits. Sur celui de la télévision, trois lettres blanches sur fond bleu relatent les faits sanglants, tous les faits sanglants et cela semble ne jamais s’arrêter. Pas plus que le flux de ses pensées, de ses réflexions : « Au fond de moi il y avait la colère. J’étais traversée par des pensées infâmes ; j’en voulais à la vie, à la mort, à la peur, à mon pays, à l’Europe, à mon téléphone, à mon ordinateur, aux politiques véreux, aux guerres sales, longues, injustes, à mes défauts, à ma famille, au présent, au passé, aux terroristes et aux soldats – tous des malades j’ai pensé […] »

La narratrice de Survivre a plus d’un point commun avec celle de L’oubli. Voici ce que l’une disait : « Je le dis sans honte : je veux oublier, anéantir cette infâme Shoah dans ma mémoire et l’extraire comme une tumeur de mon cerveau. » Il suffisait pourtant qu’elle annonce ce programme dans l’incipit pour que tout s’enclenche et que chacune de ses pensées s’associe à cet événement.  Ici, l’incipit dit le climat : « Je n’ai jamais cru à un monde meilleur, mais la violence que nous sommes en train de vivre – en France, en Europe, cette violence-là me tue. »

Cette violence ne la quitte pas. Elle contemple des photos que l’on a tenté en vain de supprimer des réseaux sociaux, elle regarde des scènes d’exécutions, elle connaît le sort des suicidés, des êtres qui ont choisi la mort plutôt que ce monde et quand ce n’est pas le présent, c’est le passé qui revient, avec le témoignage d’un Sonderkommando. Et lorsqu’elle pense à son enfance ou son adolescence, ce sont les jeux dans lesquels on extermine qu’elle se rappelle. Dans sa folie, puisque le mot s’impose, elle va jusqu’à rythmer son pas en récitant des listes de morts. Elle a appris par cœur des listes d’attentats ou de massacres, d’époque en époque, et les retrouve en marchant.

Frederika Amalia Finkelstein, Survivre

Frederika Amalia Finkelstein © Francesca Mantovani

On l’aura compris, ce roman est excessif. Son excès ne tient pas seulement au thème, il est dans l’écriture totalement contrôlé, maitrisé, sans une seule exclamation, sans un seul moment d’abandon au sentiment ou au pathos. La peur, voire la terreur de la narratrice qui s’exprime dans chaque ligne, c’est l’exacerbation de ce qu’offrent ou montrent les écrans dont nous nous sommes envahis. Ils nous laissent sans répit, ne ménagent aucune pause. On y élabore, comme dans la Silicon Valley, les pires scénarios. Tout s’y mêle et des listes assez fouillées qu’on trouvera page 64 et 65 ou page 113 en sont l’illustration. Comment distinguer, comment garder l’esprit clair quand les informations déferlent, vraies et non vérifiées, importantes et négligeables, où que nous soyons ?

Les Champs-Elysées et leurs enseignes célèbres participent de ce carrousel infernal. Et l’on attend un visage, un événement autre. D’où l’importance du portable « allié de tous les jours » : « je ne peux pas supporter la solitude – j’attends sans cesse d’être modifiée par une rencontre. » Laquelle ne se produit pas. Le monde est artifice. Le suicide d’une jeune fille mal dans son corps prend dimension universelle : « Ce n’est pas Katelyn qui s’est donné la mort, ce sont nos écrans qui l’ont exterminée. Ce sont les filtres Instagram qui enlèvent les boutons ; ce sont les tutoriaux de maquillage de Kim Kardashian ; ce sont les régimes. » Les êtres authentiques disparaissent.

La seule présence humaine, outre celle d’une sœur aveugle qu’elle évoque parfois, c’est celle de sa grand-mère qui vient de mourir en Argentine. Elle se rend à l’enterrement, retourne en Patagonie. D’autres moments affleurent, différents, qui ont à voir, comme dans L’oubli, avec ces années argentines.

Roman excessif, Survivre est aussi un roman qu’on lira avec distance, dont on percevra l’ironie grinçante, l’humour noir. Les références à Lowry, à Une saison en enfer ou aux Chants de Maldoror sont des indices à ne pas négliger. La façon dont la narratrice parle de Roms installés sur un bout de trottoir n’est pas sans rappeler le « Assommons les pauvres ! » de Baudelaire. Frederika Amalia Finkelstein a choisi sa famille littéraire. On a pires références.

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