L’invention des corps d’été

La saison des apparences : Naissance des corps d’été de Christophe Granger analyse la manière dont, depuis l’entre-deux-guerres, sont apparus pour des millions de nos compatriotes des « devoirs corporels de vacances ». En effet, pendant la période estivale, le plus souvent aux abords de l’Atlantique et de la Méditerranée, nombre de Français soumettent leur corps à des rituels particuliers concernant son apparence, les façons de le dévoiler, de le mettre en mouvement ou au repos. Même ceux qui ne participent pas à ce relâchement obligatoire, à cet alignement et à cette horizontalité de plein air, en ont des souvenirs d’enfance ou une représentation précise qui devraient leur faire apprécier l’ouvrage de Christophe Granger.


Christophe Granger, La saison des apparences : Naissance des corps d’été. Anamosa, 355 p., 19,50 €


La saison des apparences analyse en effet le phénomène du corps estival, et lui donne une épaisseur historique, sociale et culturelle qui permet de ne plus le considérer comme superficiel. L’ouvrage, d’abord paru en 2009 aux éditions Autrement, s’inscrit dans la lignée d’études ayant mis le corps au premier plan de leurs préoccupations (Alain Corbin sur les loisirs, Pascal Ory sur le bronzage, Jean-Claude Kaufmann sur les seins nus à la plage…) ; il a été remanié pour la présente édition et inclut un post-scriptum qui, prenant en compte la « crise » du burkini de l’été 2016, prolonge la réflexion. Il est également illustré de réjouissantes photographies et pourvu d’un index.

Sa lecture permet de découvrir l’histoire de notre confrontation au plein air estival et à ses règles. Christophe Granger montre l’élaboration d’un code saisonnier, ignoré bien sûr des acteurs eux-mêmes, qui, dans des lieux et des circonstances précis, préside au façonnage, à l’exhibition, et aux manières de « faire parler » le corps. Ce code serait apparu dans les années 1920 avec l’institution d’un nouveau type de vacances d’abord destinées à l’élite puis en principe à tous, grâce aux congés payés du Front populaire, Les « pratiques » du corps d’été, qui ont évidemment évolué au cours des décennies, se fondent en général sur une esthétique du naturel et de la décontraction ; telles silhouettes, gestuelles ou tenues se sont peu à peu imposées au nom du bien-être et de la revendication d’être soi. Évidemment, cet idéal d’absence de contrainte contient en lui-même bien des contraintes et sa réalisation exclut ceux qui, par leur groupe social ou leur âge, sont éloignés de la pseudo-désinvolture exigée par cette mise en scène.

Christophe Granger, La saison des apparences : naissance des corps d’été

Affiche de 1932

Par ailleurs, les nouvelles modalités d’« être en été » se sont souvent trouvées en butte à des stigmatisations de la part de certaines franges de la population. Afin d’étudier ces frontières historiquement changeantes de la pudeur, de l’ordre estival des valeurs et des comportements, Granger s’est plongé dans de nombreux documents : les magazines féminins (qui dictent les critères de beauté, d’élégance et d’hygiène ou s’en font le relais), des ouvrages médicaux, la presse, les archives de ligues de moralité et les textes administratifs, en particulier les arrêtés municipaux des communes de bord de mer dont les maires ont souvent à statuer sur ce qui est acceptable ou pas sur leurs rivages.

Christophe Granger ouvre ainsi son livre sur un incident de l’été 1934 entre vacanciers et habitants d’une petite commune du Lot. Les premiers, venus de la ville, n’ont ni la tenue ni la conduite qui paraît convenable aux seconds, surtout sur les berges du lac municipal. Certains veulent, à coups de fusil s’il le faut, faire cesser « l’épidémie de débauche » ; le curé s’en mêle et parvient à contraindre le maire pourtant récalcitrant à prendre des mesures. L’administration municipale publie un arrêté, « sur le modèle de ceux qui se multiplient à travers le pays », qui « interdit les exhibitions nudistes […] sur tout le territoire de la commune ». Il est placardé « à son de cloche » et disposé aux abords de la petite plage. Les touristes partent, l’affaire retombe.

Ces « tiraillements collectifs » sur la moralité se sont reproduits au cours des décennies suivantes à chaque fois que survenaient de nouveaux dévoilements, comme, par exemple, celui opéré par le monokini ou la mode des seins nus dans les années soixante. Les incidents de l’été 1934 ne sont donc qu’une sorte d’illustration particulière de ce qui n’a depuis cessé de se répéter sur des modes divers.

Christophe Granger, La saison des apparences : naissance des corps d’été

L’auteur signale cependant que les condamnations de l’exhibition du corps, en général féminin, ne viennent pas toujours des segments conservateurs de la population et rappelle les positions des « féministes » du MLF (c’est lui qui met ces curieux guillemets) dans les années soixante-dix pour qui la soumission à des normes sexistes et commerciales que suppose le corps dénudé ostentatoire ne représente pas un surcroît de liberté mais d’asservissement.

L’ouvrage se clôt sur une affaire qui peut paraître sans rapport avec celle de la petite commune du Lot en 1934, la crise du burkini de la saison estivale 2016. Le résumé qui en est fait et l’analyse des positions sur le sujet ne manquent pas d’intérêt mais la conclusion adopte une perspective trop purement sociale et sociétale. En effet, pour Christophe Granger, cet épisode du « maillot de bain islamiste » « ne doit pas être entièrement ramené à sa dimension religieuse et ethnique » car il « a fait rejouer, avec ses arrêtés municipaux et ses emportements politiques assez semblables à ceux qu’avait connus le pays entre les deux guerres, l’histoire longue des apparences estivales ». Ce sont des populations pauvres d’origine immigrée qui « organisent d’autres modes de socialisation, d’autres rapports au corps » dans les limites qu’elles peuvent trouver. Certes. Mais tout est question de nuance et de niveau d’interprétation dans cette histoire de maillot trop couvrant. Du point de vue des principes et du droit, le port du burkini ne peut être attaqué. Du point de vue religieux, il marque cependant une préférence pour une conception identitaire et conservatrice de l’islam. Du point de vue féministe il montre une adhésion à une lecture littérale et décontextualisée des textes religieux peu favorable à la femme.

En tout état de cause, La saison des apparences donne envie d’aller à la plage, ne serait-ce que pour jeter un coup d’œil sur tout ce qui s’y joue et à quoi nous n’avions auparavant pas assez prêté attention.

Claude Grimal

À la Une du n° 36