Saint Marc selon Veronesi

Sandro Veronesi, né le 1ᵉʳ avril 1959 à Prato en Toscane, auteur de plusieurs romans, pièces de théâtre et scénarios, fut lauréat du prix Strega en 2006 et du prix Femina étranger pour Chaos calme


Sandro Veronesi, Selon saint Marc. Trad. de l’italien par François Rosso. Grasset, 198 p., 17 €


Contrairement à ce que le titre pourrait laisser supposer, Selon saint Marc n’est pas un livre religieux. Dans la préface, l’auteur signale qu’il est non croyant. Et si l’apôtre a rédigé son évangile pour convertir, Veronesi, quant à lui, étudie ce texte sans aucune intention prosélyte, d’un point de vue purement littéraire, comme il étudierait un discours de Cicéron ou une tragédie de Sophocle.

Alors pourquoi choisir ce texte ? En premier lieu parce qu’il est très bien écrit, très bien construit et donc très convaincant. Et pour bien d’autres raison encore. D’abord parce que de récentes découvertes révèlent que des quatre évangiles (sans parler des apocryphes) celui de Marc est le premier en date. Ensuite parce qu’il est très différent des autres, car, si Jean, Luc et Matthieu s’adressent aux juifs, vivant dans l’esprit de l’Ancien Testament, Marc, qui vit à Rome (dans la seconde moitié du Ier siècle), s’adresse aux Romains, à des païens. Des païens mais pas des barbares. Éminemment civilisés, ils seront sensibles à des arguments élaborés. Et comme le pressent l’évangéliste, à des arguments mettant en avant la force, le pouvoir et l’action plus que les paroles. Le fait de vivre à Rome donne à Marc l’avantage supplémentaire de côtoyer Pierre et de recevoir de lui des témoignages directs.

Sandro Veronesi, Selon Saint Marc, Grasset

Sandro Veronesi © Jerry Bauer

L’évangile est construit comme un « drame liturgique ». Entrée en scène spectaculaire : une grande foule, le Jourdain et Jean qui baptise. Jésus devient aussitôt la vedette, et la foule commence à s’interroger : c’est qui, celui-là, pour que le Baptiste lui témoigne autant de respect ? Question récurrente, car Jésus tient à ce que sa véritable identité, sa mission et sa fin tragique ne soient connues qu’au dernier moment. « Ne le dites à personne », le Christ ne recherche pas la notoriété. Notons que Marc passe directement au baptême, en sautant la fuite en Égypte, la crèche, en ne parlant ni de Joseph ni même de Marie, uniquement présente parmi les « trois Marie » dans l’épisode final. De la jeunesse du Christ, il ne rappellera que la rencontre avec les scribes et les Pharisiens, puisque ceux-ci seront les décideurs de sa mise à mort.

À l’inverse des autres évangélistes, Marc rapporte très peu de paroles de Jésus, juste ce qu’il faut pour définir son message, mais il insiste, connaissant les Romains, sur les faits concrets : exorcismes et miracles. La résurrection de Lazare est décrite dans le détail, et donne l’occasion à Veronesi, toujours un pied dans l’actualité, de souhaiter que Tarentino tire un film de l’évangile de Marc, comme Pasolini l’a fait avec celui de Matthieu. Notons aussi que, si Veronesi ne cherche pas à faire du prosélytisme, il ne se croit pas non plus obligé de prendre un ton doctoral. Certains passages de son commentaire sont ironiques, presque humoristiques. Par exemple, il qualifie les disciples de « bande » (la bande à Jésus ?), et insiste sur le fait que le Maître est constamment exaspéré par leur « balourdise ». Ils n’y comprennent jamais rien, ne saisissent même pas le sens de la Transfiguration. Allant encore plus loin, Marc donne une version étonnante, blasphématoire diraient certains, de la Cène, très éloignée de l’image lumineuse, qu’en propose Léonard de Vinci. En fait, à la fin du célèbre repas, les apôtres sont complètement saouls. Ce qui expliquerait qu’ils n’aient pas été présents, sauf Jean, au dernier acte de la tragédie.

La fin est décrite avec la sobriété et le tragique qu’elle mérite

Quelques aspects inattendus sont mis en relief par Veronesi : par exemple, Jésus marin, homme de mer, non seulement parce qu’il choisit ses disciples parmi les pêcheurs du lac de Tibériade (la Méditerranée) mais parce que la mer est son lieu de retraite, au même titre que le désert. Quand il est fatigué de ses perpétuelles pérégrinations et des bains de foule, il aime s’isoler, se ressourcer, allongé sur une barque ancrée au large.

Sandro Veronesi, Selon Saint Marc, Grasset

Basilique Saint-Marc de Venise

Est-ce parce que notre civilisation est directement issue de celle des Romains, que les arguments utilisés par Marc pour les convertir nous touchent plus profondément que ceux retenus par les autres évangélistes, ou est-ce parce que ces arguments sont particulièrement bien développés ? Marc voit dans la vie de Jésus des subtilités qui ont échappé aux autres. Ce n’est pas un pêcheur du lac de Tibériade, il est médecin, c’est un intellectuel, il sait construire un texte, lui donner un rythme, sans se contenter de retranscrire aveuglément la tradition orale.

Après la lecture, on se demande qui est le plus talentueux : l’évangéliste ou, toutes proportions gardées, le commentateur de l’évangéliste ? Le traducteur est, lui aussi, à la hauteur.

Monique Baccelli

À la Une du n° 32