Sollers, le dérangeur

Deux livres de Philippe Sollers : le premier, Complots, réunit des réflexions sur de grands écrivains et des entretiens avec des journalistes. Le second, Contre-attaque, est une longue conversation avec Franck Nouchi, journaliste du Monde, davantage orientée vers le bruit du temps et les soubresauts de l’époque. En vérité, seule l’économie de l’édition justifie la séparation en deux volumes qui pourraient n’en former qu’un, et l’écrivain à qui il est convenu d’associer tous les qualificatifs synonymes d’agilité et de souplesse, révèle une solidité et une assise à toutes épreuves.


Philippe Sollers, Complots, Gallimard, 230 p., 19 €.

Philippe Sollers et Franck Nouchi, Contre-attaque, Grasset, 230 p., 19 €.


Sollers aime la joute, voyez les titres, tous deux empruntés au champ de bataille et à l’art de la stratégie. A l’heure où l’on entend sans cesse parler de théorie du complot, il oppose la relecture permanente de quelques grands hommes de son choix, le déchiffrement sans cesse renouvelé des plus grands écrivains, de ses amis de lettres, de ses fondamentaux, de ses amours littéraires et philosophiques, dont chacune devient un mini-complot, une arme de résistance, une tour de guet d’où l’on ausculte le monde. Sous sa plume, plus un écrivain est un classique, plus la charge de dynamite qu’il contient est forte, explosive et révélatrice.

Pourquoi bouder son plaisir ? Philippe Sollers est doué, il connaît son canon sur le bout des doigts, il joue de son clavier littéraire avec bonheur, tant et si bien que chaque artiste, chaque écrivain chéri devient une mine d’images, de vérités perçantes, de coups de sonde annoncés dans notre monde, 2016, lu par un homme né en 1936, dont les appuis datent des siècles précédents, le XVIe (Shakespeare), le XVIIe (Madame de Lafayette, Le Nôtre) , le XVIIIe (Voltaire), le XIXe (Stendhal, Baudelaire, Rimbaud) et le XXe (Céline, Proust, Mauriac).

Sollers porte sur le monde un regard vif, étonné (faussement ? vraiment ? c’est indécidable), toujours emprunt d’énergie, d’allégresse, jamais larmoyant. Il faut lui savoir gré de cet enthousiasme, de cet élan, de cette chaleur, de son élégance, concept que certains jugeront superficiel. Car il a été et il est attaqué, il le laisse entendre dans ces deux ouvrages. Par Régis Debray, à qui il en veut à peine, sans doute conscient que tous deux sont apparentés dans leur fonction de dérangeur, d’insoumis qui se rebellent contre l’insoumission banalisée et récupérée par tous (voyez les titres de livres-produits et de tant de programmes de partis politiques : où situer la frontière entre cette insoumission de rigueur et l’ignoble adjectif « décomplexé » ?). « Hâbleur, lapin agile, polisson à sarbacane, ludion du bocal, arbitre des élégances, maître de ballet, pile Mazda, infatigable jouvenceau, danseur du système, poujadiste à l’envers, wagnérien comme Rebatet [c’est faux, Sollers n’aime ni l’autre, il le dit en toute sincérité ailleurs] […] conseiller régnant, danseur de cotillon et faiseur de pointe » : ce sont quelques-uns des attributs dont Régis affuble Philippe, que ce dernier pourrait renvoyer mot pour mot à son partenaire de jeu, n’était la métaphore du ballet à la mode Lully.

Attaqué aussi par un jeune plumitif qu’il nomme à peine et qui le mit en scène dans un roman potache, La septième fonction du langage, dont l’unique qualité est la vulgarisation bien faite de ce qu’on appelle la sémiotique, le reste étant, oui, assez gras. Attaqué par Bourdieu, « professeur stalinoïde au Collège de France », représentant à ses yeux d’un clergé intellectuel dont il déteste les anathèmes et la manie de rabattre l’écrivain, et de façon plus large, l’Homme, à ce qu’il est sub specie sociologitatis plutôt que sub specie aeternitatis (il a, ce faisant et évoquant sa jeunesse bourgeoise provinciale, cette réflexion magnifique : « Qui n’est pas traître à sa classe ou à ses origines n’a aucune chance de savoir ce qu’est la singularité de la France. Il faut avoir trahi. ») Attaqué par… à vrai dire peu de gens et il le sait, car le pire ne vient pas de personnalités plus ou moins puissantes, mais de l’air du temps, de ce qu’il appelle « La censure molle. Bruiter, affadir, aplatir, noyer. » Mais noyer quoi ? Le beau, le goût, le vrai, la verticalité, le transcendental.

« Un certain rapport au transcendental », tel est le titre d’un chapitre de Contre-attaque, qui commence par nous entraîner, non pas dans le ciel des idées, mais sur le terrain du sport, le foot qu’il aime, le tennis qu’il pratiqua beaucoup, « parce que je prétends, affirme-t-il à raison, que la vie d’un écrivain est, et doit être, un sport de haut niveau. Sur le plan de la concentration, de la mémoire – entraînée sans arrêt. Ce sport implique le refus de toute paresse. » Qu’y a-t-il à redire à un tel programme, une telle discipline, la pratique des gammes quotidiennes, la conscience de la répétition synonyme d’exigence et d’usage de l’intelligence ? Non pas l’intelligence comme seule brillance (ce qu’est aussi l’esprit de Sollers), mais l’intelligence comme instrument de lecture du monde et des œuvres, de l’œuvre du monde, son mystère, son grand architecte. Philippe Sollers se revendique écrivain, bien avant d’être intellectuel. La nuance est importante et induit une série de sous-entendus qui permettent de ne pas être pris au piège de la théorie, du global, de la clôture, de l’ensemble trop bien arrimé, d’une situation d’« enlisement absolument catastrophique », la nôtre à coup sûr, mais déjà celle de la France et du monde en 1960, quand il fonda Tel Quel avec une petite bande de « camarades de combat », comme il appelle ses semblables.

Il a raison quand il revendique le besoin de hiérarchies, contre l’affadissement et la peur du jugement esthétique, contre le « confusionisme », contre la morne plaine de l’indulgence et de l’indifférence, contre le risque de l’absorption dans ce qu’il appelle l’« immondialisation » un terme parfaitement approprié à celui qui est devenu entre-temps le Président de la première puissance mondiale.

roman philippe sollers

Philippe Sollers © Jean-Luc Bertini

Philippe Sollers a aussi l’élégance de la pudeur. Lui dont le visage cathodique, éditorial, livresque, etc, est connu de tous, pratique une forme de discrétion assez remarquable. Sous la dispersion de surface, la multiplication des apparitions, des entretiens et des interventions, se tapit le plus fidèle des écrivants et des lisants. On lui reproche de parler des mêmes ? Mais parce que ce sont les plus grands, les plus voyants, les plus humains. On lui reproche ou plutôt, dit-il, « on me demande comment je fais pour être aussi peu moral. » Ce serait effectivement lui reprocher sa liberté, mais la phrase vaut d’être nuancée : la morale qui lui était opposée avant 1968 n’est plus exactement celle qui lui est opposée aujourd’hui, en 2016, où l’on semble mourir d’une mort lente et sournoise, d’une absence volontariste et illusoire de contraintes. Sur la difficile pratique de la liberté, où Sollers excelle, il faut le lui reconnaître, il demeure un guide parfait, maître de l’art de réagir et de siffler quand la résignation menace.

Les pages ramassées qu’il consacre à Flaubert, titrées « Salaud de Flaubert », sarcastiques et sans appel, illustrent à merveille les paradoxes de liberté. Tout commence avec Ernest Pinard, procureur et censeur des Fleurs du mal et de Madame Bovary. Après avoir cité plusieurs passages érotiques de Madame Bovary, femme adultère et défaillante, « passages ridicules aux yeux d’une lectrice libre d’aujourd’hui », Sollers rassure le lecteur, en faux philistin, et il ajoute, « Dieu merci, le cinéma nous prouve chaque jour l’épanouissement de la sexualité hétérosexuelle et gay. Il est possible que ce genre de romantisme arriéré ait encore lieu au Qatar, en Iran ou en Arabie saoudite, mais en France c’est impossible. Ce roman, complétement dépassé, devrait donc disparaître du commerce et des bibliothèques. » Assurance du bourgeois qui se veut libéré, mépris de pays qui seraient arriérés, comme si nous étions tellement plus avancés, conclusion absurde, totalement absurde, sur l’éradication nécessaire d’un maître. Il est des lecteurs qui ne sauront plus sur quel pied danser et c’est tant mieux, il faut maintenir le trouble à fleur de page et de peau. Sous le regard de Sollers, il s’agit moins, après tout, de condamner la morale que l’absence de condamnation de la morale, peut-être le comble de la mollesse, l’absence de contraintes devenant la plus grande des contraintes. Un seul maître mot : vigilance. Refus de toute certitude. Le seul dogme de Sollers est de ne pas en avoir.

Lui-même, notez bien, n’attaque personne. Moqueur, il l’est. Railleur, ironique, également, attitude qu’il revendique : il faut « opposer une ironie implacable » à tous les cléricaux, affirme-t-il. Agressif, jamais. Au contraire il a tendance à rendre hommage : ici à Marc Dachy, érudit de Dada, là à Catherine Millot, amie de Lacan, ou encore Stephen Greenblatt et d’autres chercheurs dont il a lu les ouvrages, dûment cités. Philippe Sollers lit, puise, se documente, réfléchit et renvoie la lumière, il ne se contente pas d’amuser la galerie. On lui renverrait ses formules et ses saillies qu’il faudrait répondre qu’il penche plus du côté des maximes et des pensées des moralistes que du phrasé d’un Proust qu’il adore. Question de tempérament, de température intérieure. Sollers est rapide mais il aime le temps long et ce qui dure. L’éphémère l’ennuie, pourtant conçu pour divertir. L’éternel le ravit. Tout ce qu’il dit sur la religion est absolument juste, percutant : « la laïcité [qui] va se transformer en une sorte de vœu pieu laïc », la nécessité de « ridiculiser l’islam, toutes les religions qu’elles qu’elles soient », pour reconnaître quelques lignes plus bas, chez Mauriac, dont il ne partage pas la pieuseté, avoue-t-il : « cet accrochage à la religion qui l’a sensibilisé chrétiennement au sort des opprimés est remarquable. »

Lui que l’on dirait caustique ne l’est pas : ses deux derniers ouvrages sont de véritables exercices d’admiration. Qui, sinon Sollers, m’aurait donné idée et envie de lire l’Histoire des Girondins, « best-seller » de Lamartine ? Je veux bien le croire, les passages qu’il cite sont éblouissants (Complots). Qui, sinon lui, m’aurait incité à me précipiter sur Le bleu du ciel de Bataille, écrit en 1935, publié en 1957, pour découvrir la description sublime et glaçante d’un défilé de jeunes nazis ? « Voir comment Bataille se débrouille, comment il vit, comment il boit. Démesurément. […] Il atteint quelque chose, une sorte d’éblouissement, une extase. […] La preuve ? Quand il voit arriver de jeunes nazis, il a peut-être beaucoup bu dans la journée, il a peut-être été au bordel, mais il les voit. » (Contre-attaque). Je n’ai, heureusement, pas lu tous les livres.

À Sollers il faut reconnaître cette force, cette capacité à interpréter, cette aptitude à retourner, détourner, entraîner, c’est ainsi qu’il avance en bande, sans démagogie, avec ses affects, ses goûts affirmés, ses femmes. Qu’il aime, qu’il cite, qu’il admire et à qui il dit sa dette. Il rappelle le rôle si important pour lui de trois femmes : son « initiatrice », basque, espagnole et anarchiste ; Dominique Rolin, juive polonaise, avec qui il a longtemps correspondu (annonçant au passage la publication de leurs lettres : on est curieux) ; Julia Kristeva, venue de Bulgarie, c’est loin, à l’orée de l’Orient. Philipe Sollers, né Joyaux, bordelais donc girondin, s’est aussi formé au contact de ces belles étrangères qui infusent son esprit si français et anglophile.

Il n’a pas de regrets. Il est sobre quand il reconnaît l’erreur maoïste, suivie par son amitié avec Simon Leys. Il s’auto-cite, parfois, rarement, on le lui pardonne. Imaginons le jour où il ne sera plus là. Nous avons peu d’hommes de lettres aussi vivants, transformateurs (au sens électrique), drôles, et dignes (« J’ai ma morale », dit-il, refusant d’intervenir à la télévision le lendemain des attentats, au nom d’un « nous » suspect.) Tel Quel n’est-elle pas la dernière école, le dernier mouvement littéraire, une tentative de résistance ? On le savait amoureux de liberté, il rappelle aussi qu’il l’est de sensibilité, évoquant ainsi Jacques Baron, « cet enfant perdu du surréalisme » qui écrivait : « Il y a quelque chose qui unit les gens, une question de chair, de peau (affinités électives si l’on veut), qui dépasse l’idéologie. »

Cécile Dutheil

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