Défense de L’infini

Le numéro 100 des numéros 100 En attendant NadeauÀ la Cinémathèque française, sise alors à Chaillot, le 15 décembre 1992, pour fêter le vingtième anniversaire d’Art Press, une « rencontre » eut lieu dont, à la rédaction du magazine, je fus l’artisan. Sur la scène, successivement, Pierre Bourdieu et Philippe Sollers. Le premier répondit à des questions sur Les règles de l’art, le second lut Paradis II, Bussy-Rabutin et Acheminement vers la parole de Heidegger. Édité par Art Press, un film de  Jean-Paul Fargier garde la trace de l’événement et un dossier Bourdieu parut dans la revue en juin 1993.

L’idée de réunir les auteurs de Femmes et de La distinction n’était pas si incongrue que cela. Julia Kristeva avait publié Les samouraïs en 1990, en référence aux Mandarins. On trouve d’ailleurs chez Sollers, à mi-chemin de la politique et de la littérature, des analyses de politique littéraire proches d’une théorie du champ (Le G S I, Tel Quel n° 86, 1980). D’autre part, les romans des années 1970, H et Paradis, traversent tous les langages sociaux. Quant à la sociologie du monde social de Bourdieu, elle est nourrie de littérature et d’art (de Faulkner et de Panofsky, de Queneau et de Robbe-Grillet) dans ses méthodes autant que dans ses objets. Tous deux parlent (différemment) de « stratégie ».

À l’automne 1992, dans L’infini n° 39, Philippe Forest (auteur du Philippe Sollers de la collection « Les contemporains » fondée par Denis Roche) vient de répondre de manière paradoxalement bourdieusienne dans « L’éternel réflexe de réduction » (qu’on peut retrouver dans De Tel Quel à L’infini, nouveaux essais, éd. Cécile Defaut, 2006) à une offensive de Louis Pinto dans les Actes de la recherche en sciences sociales (n° 89, septembre 1991). Sociologie interne contre sociologie externe. En janvier 1995, deux papiers, de Sollers (« Balladur tel quel » dans L’Express) puis de Bourdieu (« Sollers tel quel » dans Libération), rendront tout débat impossible… La même année, Philippe Forest donne son Histoire de Tel Quel. Et aux éditions P.O.L, en mai 1995 parait la Revue de littérature générale d’Olivier Cadiot et Pierre Alferi (le Bourdieu de La misère du monde figure au sommaire comme écrivain). Elle s’arrêtera au numéro 2.

Pour ma part, je ne perçois pas contradictoirement l’écrivain et le sociologue, qui se croisent ce soir-là, la rencontre semble possible. Venu à la littérature avant 1968 par le Nouveau Roman (ses reprises en 10-18) et le surréalisme (remis en circulation par la collection « Poésie/Gallimard » qui coïncide avec la mort d’André Breton), je suis arrivé à Tel Quel, à Nombres et Logiques de Sollers en… avril 1968 : « le texte », seule littérature hors représentation, et l’expérience des limites d’une bibliothèque proprement retournée (Dante, Sade, Mallarmé, Lautréamont, Artaud, Bataille) me semblent accordés au « printemps rouge » qui vient. Je suis venu à Bourdieu par La distinction en 1979 et le livre d’Anna Boschetti sur Sartre et Les Temps modernes, en 1985. Aux deux auteurs aussi par la philosophie (Althusser, Derrida). À l’intersection des deux, le premier Barthes, celui du Degré zéro de l’écriture (1953), à la fois histoire du champ après 1945 et théorie de cette histoire – et son concept d’écriture, entre langue et style. Roland Barthes, théoricien de « l’évolution littéraire » au sens des formalistes russes, d’une sociologie interne. Des 94 numéros de Tel Quel, c’est le numéro 47 (qui juxtapose un dossier Roland Barthes et les positions du maoïste Mouvement de Juin 71) et son grand écart (littérature, philosophie, science politique, annonce le sous-titre) qui me semble le plus emblématique de l’histoire de la revue.

1983 : revenu du maoïsme réel au retour d’un voyage en Chine en 1974, Philippe Sollers, après le feuilleton abstrait Paradis, publie le figuratif/défiguratif Femmes, à la fois tombeau de Barthes, de Lacan et d’Althusser, et qui, dans une littérature redevenue transitive, passe des langages à la biologie des corps à l’ère de la reproduction technique (Désir ici et maintenant n’a pas d’autre sujet). Tel Quel devient L’infini, passe du Seuil à la « banque centrale » Gallimard. En 1983, j’entre à La Quinzaine littéraire. Le Nouveau Roman devient classique (Goncourt de Marguerite Duras, Nobel de Claude Simon). Les nouvelles revues sont toutes, à des titres divers, issues de Tel Quel (Change, Digraphe, TXT, P.O.L). Passionnantes alors, les trois voies du nouveau qui s’opposent au « texte » et à l’hégélianisme avant-gardiste de Tel Quel qu’incarnent Jean Echenoz, Pascal Quignard et le premier Renaud Camus, tout comme le règne posthume de Georges Perec. Perec et Sollers deviennent les deux pôles du nouveau dans le champ littéraire : deux « écritures » paradoxales, ici la langue, là le style. Dans L’infini, Perec ne sera présent qu’une fois, à travers les « années Perec » de David Bellos (n° 47).

Le numéro 100 des numéros 100 : de Tel Quel à L'Infini

L’écrivain Philippe Sollers dans le bureau de la revue L’Infini aux éditions Gallimard (octobre 1992) © Robert Tressan

C’est aussi le moment où la littérature française perd ses privilèges dans la république mondiale des lettres (significativement, le narrateur de Femmes est américain). À la mondialisation vont vite s’opposer « les » langues françaises et la créolisation (Le discours antillais d’Édouard Glissant date de 1981). Menace pour l’autonomie des écrivains, les médias ont dans ce rôle remplacé la politique paradoxalement effacée par la gauche au pouvoir. Autrement dit, la métamorphose de Tel Quel en Infini, véritable coup d’état des lieux sociologique, analyse autant qu’elle le bouleverse le champ littéraire et la place de celui-ci dans une société devenue irréversiblement du spectacle, comme l’avait été la fondation de Tel Quel en 1960 et le reniement d’Une curieuse solitude.

Élisez un numéro 100, nous demande donc EaN. On aurait pu s’arrêter au numéro 49-50, « De Tel Quel à L’infini » (1995) avec Joyce en couverture. Préférons le 101-102 en 2008, composé par Marcelin Pleynet. Un gros numéro de 200 pages, loin des 128 habituelles, que complète un index de la revue et de la collection. À rebours… Extension du domaine de Tel Quel… Hasards objectifs : alors que la naissance de Tel Quel était advenue à la mort du jeune Albert Camus (le texte sur l’écrivain est repris dans le numéro 54), celle de L’infini coïncide avec la mort du vieil Aragon. Il y a un trait d’union involontaire entre les deux : c’est Lautréamont, cible de Camus dans L’homme révolté, ancêtre revendiqué d’Aragon qui réagit, en 1967, avec Lautréamont et nous, au Lautréamont par lui-même de Marcelin Pleynet.

De 1960 à 1982, Tel Quel a parcouru l’itinéraire inverse des revues surréalistes, du « service de la révolution » à la Littérature. Consacré à « l’infini », l’éditorial du numéro 1 écarte Blanchot et Michaux pour en venir à Aragon, à Une vague de rêves (1924) : « qui est là ? Ah très bien Faites entrer l’infini ». En 1986 paraitra La défense de l’infini, le roman monstre inachevé, détruit et attendu depuis 1928. Avec Camus, une époque, l’après-guerre, s’éloignait. Avec Aragon, c’est tout le passé et tout l’avenir, le siècle, qui s’engouffrent.

Le champ français contemporain en entier cette fois-ci, avec toutes ses restaurations, et non plus seulement l’avant-garde, n’est pas sans faire penser à une résurrection de l’éclectisme des Lettres françaises. Des livraisons seront confiées à Alain Nadaud, Bernard Wallet, Frédéric Berthet, Patrick Amine et Jean-Hubert Gaillot, Dominique Noguez. Place est faite à Ligne de risques. Des étrangers apparaissent : après Mailer dans le n° 1, Kundera avant son passage à la langue française, Roth, Nabokov, Fitzgerald, Gombrowicz. Dans ce même numéro, Julia Kristeva signe « Mémoire », elle dirigera une livraison intitulée « D’est ». Deux noms particuliers entre mille : Dominique Rolin, « passion fixe » de Sollers, auteure en 1980 de L’infini chez soi (dans L’infini n° 24, on trouve une lettre de Max Jacob à Robert Denoël sur Les marais). Michel Houellebecq aussi, que l’on croise dans les numéros 52, 59, 81… Il est aujourd’hui le meilleur ennemi, nihiliste actif, passion fixe négative, personnage des annuels « romans d’idées » de Sollers depuis dix ans, qu’un titre peut résumer : Les voyageurs du temps (Gallimard, 2009).

Une citation de Nietzsche ouvrait Tel Quel, une citation de Hegel ouvre L’infini. Derrière eux se trouve Heidegger, déjà double fond du « Programme » qui ouvre Logiques : « L’Histoire n’est pas une succession d’époques mais une unique proximité du Même, qui concerne la pensée en de multiples modes imprévisibles de la destination, et avec des degrés variables d’immédiateté », dira la préface de La guerre du goût. De Tel Quel, L’infini garde la bibliothèque retournée réinventée et augmentée par Céline et Debord. Elle est élargie dans deux directions : le XVIIIe siècle à travers les âges contre le XIXe étudié par Philippe Muray, avec au centre Voltaire et le surréalisme. Au couple Artaud-Bataille succède désormais le surréalisme tout entier et André Breton. Entre Voltaire et Breton, le Rimbaud des Illuminations, héritier des Illuminati, nous dit Désir. En politique, Sollers s’en tient à son article sur « La France moisie », publié en 1999 dans Le Monde et souvent redécliné depuis.

« Tel Quel », écrit Julia Kristeva en 1983 dans « Mémoire », « est devenu la charnière privilégiée où l’avancée structuraliste a basculé en une analyse de la subjectivité ». Une « bascule » analogue à celle de Barthes de la « mort de l’auteur » à la Vita nova, via le biographème et R. B. par lui-même, Théorie d’ensemble, texte et intertexualité ont glissé vers la Théorie des exceptions. Ce sont des « identités rapprochées multiples », dit Sollers, bien au-delà des jeux des romans avec le pacte autobiographique, constants depuis Une curieuse solitude. À son tour « dernier des écrivains heureux », il pourrait être décrit comme le principal héritier du capital de la littérature française tout entière, « créateur incréé » comme Sartre selon Bourdieu, qui, d’essai en roman, s’incarne en chaque créateur incréé du passé. Il compose aussi des fictions « sociologiques » : lire, après Femmes et bien avant Les voyageurs du temps, la préface à New York de Paul Morand en 1987, avec ses personnages d’écrivains à la manière qui court des Illusions perdues aux Particules élémentaires via Aurélien.

De plus en plus, un tiers de chaque numéro de la revue, comme naguère « Paradis » dans Tel Quel, est occupé par la reprise des articles de son fondateur (on peut les relire dans les livres La guerre du goût, Éloge de l’infini, Discours parfait et Fugues). Avec photos incluses… Et toujours Picasso en quatrième de couverture. Une sorte de sociologie romanesque à la première personne, qui se dit hostile à la « société » et active dans le champ, un bon objet pour une sociologie du champ littéraire parce qu’aux antipodes absolus de celle qui semble souvent ne s’intéresser qu’à une littérature se reconnaissant en Bourdieu (dans le sociologue : Annie Ernaux ; dans l’écrivain qu’il est également : Olivier Cadiot).

Revenons à la Cinémathèque et à ses suites. Pierre Bourdieu, qui n’a pas lu l’écrivain, a voulu, enjambant sa propre théorie du champ littéraire, voir Sollers en « intellectuel de parodie ». Philippe Sollers, qui n’a pas lu le sociologue, a fait semblant de croire que, disciple de Durkheimla société, c’est Dieu »), Bourdieu prônerait l’adoration de celle-ci (ce qui est faux, comme le montrent les Méditations pascaliennes). Le travail de sociologie interne reste à venir, qui confronterait les pensées antagonistes et les textes de ces deux pascaliens, le sociologue pour lequel seul ce monde existe, l’écrivain qui fait le pari d’un autre monde dans le nôtre. D’où en même temps les positions apparemment incompatibles d’un corps singulier, d’un style revendiqué comme écriture : son catholicisme sans croyance, sa philosophie « chinoise », son athéisme sexuel… Le numéro 146 (printemps 2020) de L’infini est sorti à l’heure de l’entrée en confinement.

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