Suspense (8)

Avraham Avraham, l’homme qui doute

Dror Mishani Suspense Claude Grimal

Dror Mishani © Yanai Yechiel

Dès la deuxième page d’Une disparition inquiétante, Dror Mishani fait dire à son personnage principal, le commandant Avraham Avraham, qu’il n’existe pas de littérature policière en Israël parce qu’il ne s’y produit pas de crimes intéressants. Dans des interviews, il a par la suite précisé la pensée d’Avraham Avraham et s’en est également dissocié.


Dror Mishani, Une disparition inquiétante. Trad. de l’hébreu par Laurence Sendrowicz. Seuil, 336 p., 21 €

La violence en embuscade. Trad. de l’hébreu par Laurence Sendrowicz. Seuil, 306 p., 21 €

Les doutes d’Avraham. Trad. de l’hébreu par Laurence Sendrowicz. Seuil, 274 p., 20 €


En effet, les tueurs en série, les enlèvements sordides ou autres crimes spectaculaires sont rares dans le pays. Quant à l’assassinat domestique, qui y existe comme partout, il émoustillerait moins que l’assassinat « politique ». De surcroît, selon Mishani, le genre ne se serait pas développé en Israël parce que la police n’y jouit d’aucune considération, à la fois du fait que ses membres, principalement séfarades, sont mal considérés par la majorité askhénaze et du fait que, pour un imaginaire local biberonné aux exploits du Mossad, les rôles de héros sont d’emblée préemptés par les espions. Si l’on ajoute à cela que la littérature hébraïque israélienne, essentiellement préoccupée de thèmes nationaux, n’aurait pas trouvé dans le polar un genre réceptif, on aura l’essentiel des raisons pour lesquelles les écrivains, hormis la célèbre Batya Gour (1947-2005), s’en sont détournés. Dror Mishani, qui a le mérite d’avoir réfléchi à ces questions avec d’autant plus d’acuité qu’il enseigne l’histoire du roman policier à l’université de Tel Aviv, se trouve cependant, avec quelques confrères de sa génération, fournir un excellent contre-exemple.

Ses trois romans publiés en France (Une disparition inquiétante en 2014, La violence en embuscade en 2015, Les doutes d’Avraham en 2016) s’intéressent à la sphère du foyer, créent un héros policier attachant et sont subtilement « nationaux ». Ils se déroulent dans un lieu parfaitement dénué de caractère typiquement « polaresque » – une ville de grande banlieue, Holon, construite dans les années cinquante au sud de Tel Aviv, là où Mishani a lui-même grandi. Avraham y parcourt ses quartiers gris et d’habitude sans histoires, introduisant ainsi son lecteur à la vie quotidienne de la petite bourgeoisie.

Dans les deux premiers livres jeune officier de police, puis, dans le troisième, chef de la section des homicides, Avraham a peu de chose en commun avec ses prédécesseurs littéraires, souvent fulgurants d’efficacité et de confiance en eux. Toujours habité par le doute et l’incertitude, il est plus enclin à considérer chacun comme innocent que comme coupable, à différer qu’à agir. Dans sa vie privée, il se montre également d’une curieuse mollesse. Et c’est souvent après s’être abondamment fourvoyé qu’il parvient à des résolutions plus douloureuses et moins justes qu’il ne l’aurait souhaité.

Loin d’être cet Abraham interpellé par l’ange sur le mont Moriah par le fameux doublon « Abraham ! Abraham ! » (Genèse 22 :11), que ses prénom et nom de famille ne peuvent manquer de rappeler, notre enquêteur n’est guidé par aucune voix divine et semble plutôt toujours psychiquement dans la position inconfortable de celui que menace un couteau familialement brandi. De fait, le thème des parents et des enfants inscrit dans son nom est très présent dans chacun des livres, où les rapports entre géniteurs et progéniture se révèlent toujours excessifs ou défaillants, et source permanente de tragédies. C’est dans cette intéressante atmosphère, toujours dépeinte en demi-teinte, que Mishani fait évoluer son Avraham.

Les intrigues des trois romans sont par ailleurs classiquement construites : l’une s’ouvre sur une disparition d’enfant, la deuxième sur le dépôt près d’une crèche d’une valise contenant une fausse bombe, la dernière sur l’assassinat d’une sexagénaire. Divers rebondissements suivent, tandis que se construit en parallèle une intrigue secondaire qui va finir par se trouver liée à la première. Mais, à cause de l’ambiance et de la psychologie du personnage principal, l’habituel ethos du polar est modifié. Certes, comme tout enquêteur, Avraham cherche à comprendre le cas qui se présente à lui et, en particulier, la personnalité des témoins ou des suspects impliqués, mais la chose semble impossible. Bien plus, c’est le monde en général qui lui devient incompréhensible, tout comme les gens qu’il aime, et lui-même. Il poursuit ses enquêtes à tâtons mais sur le qui-vive, poussé par des intuitions parfois fausses, parfois justes ; lorsqu’il finit par éclaircir les mystères, ce n’est que partiellement, une grande part des circonstances et des motivations des crimes restant obscure.

Avraham Avraham voudrait certes accéder à une vérité, mais il paraît redouter en même temps ce qu’il pourrait découvrir. Ainsi, c’est peut-être plutôt à Isaac que renvoie son nom et pas au patriarche – au jeune Isaac de la scène de la ligature, sans doute désireux de comprendre le geste d’un père mais empêché d’y parvenir dans sa sidération et son désir d’innocenter le coupable du crime non advenu.

Quoi qu’il en soit, les romans de Dror Mishani, joliment écrits, bien renseignés en matière de procédure policière, doués pour l’esquisse de la vie quotidienne, réussissent fort talentueusement à combiner un grand degré d’irrésolution psychique et une bonne tension dramatique. Les lecteurs sont heureux qu’Avraham Avraham, dans un tout autre contexte que celui de son ancêtre biblique, ait déjà répondu par trois fois : « Me voici ! » à leur appétit de suspense et de dépaysement et qu’il soit prêt, non grâce à la voix de l’Éternel mais à celle, profane, de son éditeur, à reprendre prochainement du service.


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Claude Grimal

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