La curiosité, l’ennui

Pierre Pachet a beaucoup écrit sur les passions, les sentiments et les humeurs (amour, peur, oubli, colère, mélancolie) mais surtout sur ses deux favoris : la curiosité et l’ennui. Il les a scrutés à travers l’extraordinaire diversité de ses intérêts, de ses lectures et de son œuvre critique, en « romancier de la réflexion », comme il aimait à appeler le genre qu’il pratiquait. L’œuvre des jours (éditions Circé, 1999) est un essai sur l’ennui, et le cahier d’Autrement qu’il a dirigé sur la curiosité (paru en 2010) témoigne de son souci constant pour ces thèmes dont il a révélé la secrète connivence.

On a tendance à considérer l’ennui comme un mode d’être, un vide existentiel dans lequel on se trouve malgré soi, comme le spleen, et la curiosité comme une passion inutile, remède au divertissement. Mais Pachet, en bon stoïcien (l’un de ses premiers essais porte sur l’impératif stoïcien), a bien vu que curiosité et ennui sont des passions du savoir et des pathologies de la volonté et de la liberté. On subit la curiosité et l’ennui, mais on les veut aussi, notamment quand on est critique littéraire. La masse des livres arrive, suscitant notre désir de lire, mais l’ennui nous guette, et vient brider ce désir : trop de curiosité tue notre curiosité.

En fait, curiosité et ennui à la fois s’opposent et sont complices. Le curieux est celui qui désire savoir et qui n’en sait jamais assez, alors que l’ennuyé est celui qui en assez de savoir parce qu’il en sait trop, qu’il en a trop vu. La curiosité comme l’ennui reposent sur un exercice de l’attention, de la conscience de ce que l’on peut savoir ou ne pas savoir. Il existe une forme de curiosité qui n’est pas tournée vers le savoir, mais vers la distraction – celle que les anciens et les classiques appelaient la curiosité oisive. C’est celle du visiteur du bazar ou de la brocante, qui voit un objet, le palpe, et va vers un autre. C’est celle que Plutarque, puis les penseurs chrétiens, dénonçaient comme une forme de dispersion. Mais Pachet n’aspirait pas à ce retour à soi en quoi Hadot et Foucault voyaient l’essence de l’éthique grecque. Il a l’air de parler de lui, et son goût pour les journaux intimes pourrait le suggérer, mais il parle de faits parfaitement publics et objectifs, même si l’on n’accède à ces faits que par la face intérieure.

Le curieux est esclave de son désir de savoir, y compris les choses les plus triviales, et même des choses hyper-triviales que nous ne voulons habituellement pas savoir : la couleur du tapis dans la salle d’attente du dentiste, le nom du 23ème vice-président des États-Unis, la couleur des yeux de la charcutière, la taille réelle de Mickey Rooney, le nombre de home run faits par Joe di Maggio, le nombre de brins d’herbe dans la pelouse. Son problème est qu’il n’est pas capable de faire le tri entre ce qui est intéressant et ce qui ne l’est pas. S’il le fait, il doit sélectionner, et refuser de savoir toutes les choses qu’il ne veut pas savoir. Pachet était à l’opposé de cette curiosité paresseuse. Ses titres parlent d’eux-mêmes : aux aguets, conscience, nuits surveillées, baromètres de l’âme. Tout, donc, sauf la curiosité débridée, le goût du nouveau pour le nouveau. L’attention est tout sauf passive, elle exige la vigilance.

Baudelaire, autre auteur de prédilection de Pachet, auquel il consacra un livre, avait parfaitement vu que l’ennui était, comme la curiosité un vice, et surtout un vice intellectuel :

Dans la ménagerie infâme de nos vices,
II en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;
C’est l’Ennui !

L’ennuyé, à l’inverse du curieux, en sait trop, il en a trop vu. Il se laisse envahir par le trivial, par ce « monstre délicat ». Dans l’un de ses derniers et plus beaux textes, « Désoccupé » Pierre Pachet décrit cette force du désintérêt: « Ainsi le retour accéléré des dimanches : déjà de nouveau le marché, les achats que je fais pour la forme, parce qu’il faut bien ! déjà le soir à nouveau ! déjà l’automne, le printemps avec ses frustrations ! mais qu’ai-je fait de tout cet entre-temps ? » Là aussi il faut une ascèse pour échapper à ce qu’il y a toujours à faire, qu’on fait malgré soi. Et l’on y échappe en étant curieux, par exemple de la Chine, de l’orient désert, où par définition on s’ennuie. Et le cycle continue.

Epictète disait qu’on doit se comporter en tout comme en un banquet : si un plat qui fait le tour de la table arrive près de nous, prenons notre part, et s’il s’éloigne ne le retenons pas. S’il n’est pas encore là, patientons. Et si l’on refuse des mets qui nous sont présentés, on sera à la table des dieux. Seule la volonté peut nous faire sortir du cycle de la curiosité et de l’ennui. Ainsi l’on ne s’ennuie jamais, et l’on garde sa curiosité en éveil, quand on relit toujours les mêmes livres. Dans l’éternité, on ne s’ennuie jamais.


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