Accident du destin

Que se passe-t-il quand, sous les traits d’un homme venu d’ailleurs, l’Histoire fait irruption dans un petit monde clos ? L’Irlandaise Edna O’Brien, dans son dernier livre Les petites chaises rouges, a voulu explorer cette énigme. Dans le coin retiré de l’ouest de l’Irlande où s’ouvre le roman, un étranger débarqué du Monténégro surgit au cœur de la communauté du village de Cloonoia et sème le trouble dans les existences routinières des habitants. Parmi les femmes séduites par sa présence, l’une d’elles – la plus belle – paiera cette rencontre au prix fort, suivant l’un de ces destins féminins accidentés forgés par Edna O’Brien dans son œuvre.


Edna O’Brien, Les Petites chaises rouges. Trad. de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat. Éditions Sabine Wespieser, 376 p., 23 €.


Quand Vladimir Dragan arrive à Cloonoia, Fidelma mène avec Jack son mari, beaucoup plus âgé qu’elle, une vie quelconque, marquée par le vide et l’ennui. Sans enfant. Comme pour d’autres au village, l’étranger, poète, mi-gourou mi-guérisseur, mi-sage mi-sorcier, joue à son égard un rôle de révélateur et d’agent perturbateur. Depuis qu’il s’est installé chez les gens du village pour exercer la médecine parallèle, le manque ancien qui hante Fidelma et la fait envier les mères autour d’elle, se fait plus prégnant ; elle croit y remédier grâce à Dragan et noue avec lui une liaison dangereuse, brève, inévitablement entachée d’opprobre.

Le scandale déclenché par cette aventure prend une dimension gigantesque, monstrueuse, quand la haute silhouette et la barbe blanche de Vlad font leur apparition sur tous les écrans de télévision pour annoncer au monde l’arrestation d’un criminel de guerre recherché pour génocide, nettoyage ethnique, massacres et tortures, et appelé à comparaître devant le Tribunal international de La Haye. Derrière l’homme qu’elle a aimé, dissimulé sous un faux nom depuis des années, derrière le poète qui l’a séduite, Fidelma découvre un nationaliste fanatique et un bourreau, celui qu’on nomme la « bête de Bosnie », dont le personnage a été inspiré à O’Brien par la figure de Radovan Karadzic, psychiatre et lettré lui aussi. La stupeur et l’effroi, l’extrême culpabilité dans lesquels Fidelma est plongée à la suite de cette révélation, culminent avec l’agression sauvage dont elle est l’objet de la part d’anciens acolytes de Dragan venus à sa poursuite, qui lui fait perdre l’enfant qu’elle porte et la marque à jamais dans sa chair.

Cet événement – véritable pivot du livre – signe la chute de Fidelma qui, brisée, déchue, part se réfugier dans le Londres cosmopolite et déshérité des migrants de toutes origines, et erre d’un foyer à l’autre, passant de rencontres solaires en déceptions ordinaires. Les épreuves traversées, la barbarie croisée au cours de son chemin, semblent désormais faire de Fidelma une sœur des victimes du siège de Sarajevo, symbolisées par les 11 541 Petites chaises rouges alignées par la population de la ville sur la grand-rue en 2012, et auxquelles renvoie le titre du roman.

Par le personnage sensible de Fidelma l’Irlandaise, O’Brien nous raconte aussi bien les milliers d’histoires des massacrés de Bosnie et des habitants de Sarajevo sous les bombes, que les trajectoires heurtées des sans-logis de Londres venus de toutes les zones en conflit et de tous les territoires en désordre de par le monde. Dans sa langue imagée, tantôt poétique, tantôt volontairement triviale, les uns et les autres, elle les fait vivre, en contrepoint de la figure maléfique de Dragan, à travers des lieux – l’Irlande, les Balkans, Londres – avec lesquels elle a elle-même noué au cours de sa vie des liens intimes et profonds.

La solitude des grandes capitales, la désespérance des hommes déracinés par les soubresauts des grands drames contemporains, rencontrent pêle-mêle dans ce livre multiple aussi bien l’angoisse maternelle immémoriale de l’enfant-monstre que les idéaux de pureté raciale, portes éternellement ouvertes sur la folie et le crime.


À la Une : © Murdo McLeod

Stéphanie de Saint-Marc

À la Une du n° 16