Poésie de la vieillesse

Le récit qu’Yves Mabin Chennevière consacre à la vieillesse, Un vieux dans le soleil couchant, est le premier titre de la nouvelle collection créée par Jean-Michel Delacomptée, « Nos vies », aux éditions Gallimard, héritière de la collection « L’un et l’autre » de son ami disparu Jean-Bertrand Pontalis. Dans un récit à la fois délicat et ironique, le poète et romancier Yves Mabin Chennevière décrit la vieillesse grandissante et les changements qu’elle implique, dans le rapport à soi et au passé, mais aussi dans le rapport aux autres.


Yves Mabin Chennevière, Un vieux dans le soleil couchant. Gallimard, « Nos vies », 183 p.,18,50 €.


Dans cette nouvelle collection « Nos vies », Jean-Michel Delacomptée souhaite donner la parole à ceux qui, animés par un puissant besoin d’écrire, ont une expérience à partager, une expérience incarnée et sensible, destinée à être racontée, et ce dans une langue capable de mettre au jour une « voix, cachée dans les plis de nos vies ». L’expérience que Mabin Chennevière partage dans Un vieux dans le soleil couchant est celle de la vieillesse qui progresse, inéluctablement, ronge un corps affaibli déjà par un accident vasculaire cérébral. En 2013, le poète évoquait cette souffrance du corps déchu dans un texte au titre redoutable, Portrait de l’écrivain en déchet – Autopsie du lent, paru aux éditions du Seuil.

Un vieux dans le soleil couchant est un texte plus apaisé, dans lequel le poète semble avoir apprivoisé la douleur et l’angoisse. Il n’élude rien de l’avenir proche de l’homme vieillissant, avenir sombre qu’il arrive à condenser dans des saillies qui ne manquent pas d’humour, comme dans cette phrase qui ouvre le récit : « L’interlocuteur le plus fidèle du vieux est son cadavre » ou encore « Tautologie massive : le vieux est vieux ; s’il change, c’est en pire. » L’écrivain raconte les déboires variés d’un homme qui ne peut plus compter sur son corps : déboires sociaux, sexuels, intellectuels, et ce sans apitoiement. Il fait même preuve d’une vivacité qui contredit les défaites qu’il évoque : sa mémoire qu’il met souvent en défaut est pourtant loin de lui faire défaut ici. Car Un vieux dans le soleil couchant est aussi le livre dans lequel Yves Mabin Chennevière revient avec beaucoup de pudeur et d’émotion sur son passé, sur une existence endeuillée par la perte d’un jeune fils, par la perte d’une mère, morte le même jour du même mois, à la même heure que le petit enfant, mais bien des années plus tard. Le « vieux dans le soleil couchant » se souvient de ses sanglots devant ces cadavres tant aimés, vieillard vulnérable que la mort guette désormais.

L’angoisse de ne plus se souvenir, de ne plus retrouver son appartement, de ne pas finir un texte que l’on est en train d’écrire, de ne plus, tout simplement, n’est pas une angoisse envahissante au point de faire oublier la vie. Un vieux dans le soleil couchant est aussi le récit des amours passées et heureuses, dont les cendres sont encore brûlantes, le souvenir d’amitiés précieuses, et de sentiments passionnés pour une fille, puis pour une petite-fille à laquelle l’écrivain, dans le jardin de l’hôpital des Invalides, immédiatement après son accident, huit ans auparavant, a confié « le reste de sa vie ». Si l’heure « est au reflux », la vitalité n’est pas absente d’un récit dans lequel la sensibilité nourrit profondément la réflexion. Tel un « mineur archéologue de lui-même, l’écrivain s’épuise à creuser sous la menace constante d’éboulements, jette beaucoup avant de libérer une pépite qu’il libère de sa gangue. » L’écriture et l’amour sont les deux priorités de la vie de Mabin Chennevière qui lui permettent, « devenu vieux, de survivre à la dégradation de son corps, de sa mémoire ». Et Un vieux dans le soleil couchant, et ses pépites, en sont la preuve.


Photo à la une : © Catherine Hélie

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