Jeunes des banlieues

Ragazzi di vita, paru chez Garzanti en 1955, est le premier roman de Pasolini, celui qui le révéla d’emblée comme un grand écrivain. Dès 1958, il est traduit en français chez Buchet-Chastel, et c’est le même éditeur qui nous en propose aujourd’hui une nouvelle traduction.


Pier Paolo Pasolini, Les Ragazzi. Trad. de l’italien par Jean-Paul Manganaro. Buchet-Chastel, 315 p., 21 €


Le roman est composé de huit chapitres dont chacun pourrait constituer une nouvelle indépendante, mais le lien entre eux est créé par l’unité de lieu et de temps : Rome dans l’immédiat après-guerre. Pas la Rome antique ni la Rome touristique, mais celle des borgate, c’est-à-dire des banlieues misérables. Voulant donner à son roman tout le sérieux d’un documentaire, Pasolini a passé près de cinq ans à observer, en fréquentant ces quartiers, le mode de vie des ragazzi. Un mot difficile à traduire : « garçon » est trop faible ; « gouape » trop fort. Quoi qu’il en soit, nous suivons pendant quelques mois des adolescents de quatorze à dix-sept ans environ, une bande dont Ricetto, « le frisé », est le chef. Issus du sous-prolétariat, ces adolescents ne vont plus en classe, ne suivent aucune formation, et n’ont pas de travail. Quand l’un d’entre eux sort de prison, un autre risque bien d’y entrer, pour de brefs séjours il est vrai. « De toute façon, la prison c’est mieux que chez moi. »

Pasolini Rome Ragazzi di Vita

Donc, les ragazzi traînent, bons copains mais réglant parfois violemment leurs comptes, toujours en quête de vols, de combines, de tricheries, et parfois de délassements : la boisson et les prostituées quand ils ont de l’argent, ou alors les merveilleuses baignades dans le Tibre. Bien qu’il soit pollué, couvert de déchets, de traînées de graisse ou d’eau de Javel, c’est le fleuve sacré : le traverser est un rite de passage. Mais il peut aussi se transformer en Styx, comme le montre la fin du récit.

L’art de Pasolini réside, en grande partie, dans sa capacité à ajouter une légère note de poésie au réalisme le plus cru. La demi-brute qu’est Ricetto, capable de brûler un copain, risque de se noyer pour sauver une hirondelle. La beauté de la campagne romaine, trop loin des borgate, la grâce des corps, le sourire du petit Marcello, la lueur tamisée de la lune, réussissent à éclairer de temps en temps ces pages. Mais on retombe très vite dans la réalité la plus noire, en particulier quand le romancier remonte aux sources, c’est-à-dire aux familles que les ragazzi retrouvent le soir. « La cuisine d’chez nous ressemble à une chiotte, et dans la chambre à coucher c’est l’centre de tri des rats en vacances. » Le père boit, la mère, déformée et débraillée, ne cesse de hurler, la sœur de quatorze ans est enceinte… On pense à Zola. Toutes ces évocations désespérantes deviendront encore plus dures dans les films qui s’en inspireront : Accattone et Mamma Roma, par exemple. Rappelons cependant que Pasolini ne n’est pas contenté d’observer, d’écrire et de filmer, mais qu’il a concrètement, politiquement, agi en faveur des classes défavorisées.

pasolini_ragazzi_couv_articleSi ce roman présente une indiscutable valeur sociologique, il a également une valeur linguistique, discipline qui passionnait Pier Paolo. Après avoir composé ses premiers poèmes en frioulan, dès son arrivée à Rome, en 1950, il s’intéresse au romanesco, celui que parlent les ragazzi : un dialecte très ancien, plus rural que citadin (ce qui est étonnant), illustré au XIXe siècle par les poèmes insolents de Giuseppe Gioachino Belli. En 1958, Claude Henry avait pris le parti de traduire ce langage populaire au moyen de l’argot parisien des années cinquante, ce qui était logique. Aujourd’hui, en puriste qu’il est, Jean-Paul Manganaro décide de rester plus près du rythme et des sonorités du romanesco. La démarche est savante, le « rendu » plus fidèle à l’original, mais moins actuel. Cette version nouvelle est précédée d’une préface qui va au-delà des Ragazzi di vita, et peut servir d’introduction à l’ensemble de l’œuvre pasolinien.

En 1959, le roman a donné lieu à un procès pour « obscénité », sanctionnant, en particulier, ce qui était considéré comme l’apologie de l’homosexualité. Ce n’était pas au temps de l’Inquisition, c’était il y a cinquante ans ! Grâce à l’intervention de personnalités comme Carlo Bo ou Ungaretti, Pasolini fut mis hors de cause.

Un roman à lire ou à relire absolument, ne serait-ce que pour mieux comprendre le problème de « nos » jeunes de banlieue. Si leurs dérives sont plus graves que celles des ragazzi, les causes restent les mêmes : exclusion, misère et désœuvrement.

Monique Baccelli

À la Une du n° 9