La révolution mise à nu

En ces temps de commémoration des révolutions russes de 1917, il peut être utile de les aborder par en bas, sans s’attarder sur les théories révolutionnaires qui les ont inspirées et qu’elles ont ensuite confortées. Deux petits livres nous en fournissent l’occasion. Ils ont été écrits par des enthousiastes que la violence et l’arbitraire ont finalement exclus. Deux textes émouvants où la révolution est nue, avec ses grandeurs et ses bassesses.


Zusman Segalowicz, Une révolution au jour le jour. Trad. du yiddish par Nathan Weinstock. Interférences, 192 p., 17 €

Evguénia Iaroslavskaïa-Markon, Révoltée. Trad. du russe par Valéry Kislov. Seuil, 176 p., 16 €


Ce sont deux témoignages. Deux regards parfois opposés. Née en 1902, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon est une jeune femme qui vit les événements adolescente, et n’accepte rien d’autre que la radicalité ; à treize ans, annonce-t-elle, elle est « tombée définitivement amoureuse, avec une sincérité enthousiaste, de l’idée de révolution ». Plus âgé, Zusman Segalowicz est un homme dans la trentaine, un écrivain juif polonais, humaniste, militant du Bund. Il se trouve à Moscou et Petrograd l’été 1917. « Le premier jour de l’extraordinaire liesse russe », il ne descend dans la rue « qu’en qualité de simple observateur, ce que je suis d’ailleurs demeuré jusqu’à la fin », souligne-t-il. Les deux auteurs adhèrent à la colère et au réveil des foules.

« L’observateur » nous en donne d’abord une vision réjouissante : « J’ai été emporté par le courant. Et à plusieurs reprises, les larmes me sont montées aux yeux. J’avançais au milieu d’une foule de dizaines de milliers de personnes. » Une foule qui parle : « Les jeunes comme les vieux. Les seigneurs comme les paysans. Les citoyens comme les soldats. Tous débitaient leurs grandes et leurs petites vérités, les exposant à tout le monde et à chacun en particulier. On s’exprimait alors à voix haute. Avec ferveur, avec foi. » Une foule aux humeurs changeantes. C’est le temps des « journées de juillet » et des tentatives contre-révolutionnaires : « Durant des jours, des semaines et des mois, c’est tout Moscou qui a déambulé […]. Au départ avec enthousiasme et avec joie. Ensuite avec irritation et avec colère. Et pour finir, dans le sang et avec sauvagerie ». À Petrograd, quelques jours plus tard, perspective Nevski, les mêmes « masses en mouvement pareilles à une rivière en crue » approchaient de la place du palais d’Hiver, résidence du tsar. « Et à chaque pas, à tous les coins de rue, quelqu’un prenait la parole – du haut d’une tribune, d’un balcon ou d’un monument érigé à la gloire de l’impératrice Catherine de Russie. »  L’écrivain Segalowicz construit son récit en témoin de mille détails, il nous emmène dans l’atmosphère révolutionnaire, nous restitue le fol espoir du soulèvement : « La foule avance. Toujours plus loin. On a l’impression que là-bas, quelque part au loin, au bout de la rue, au bout de la ville, se trouve ce trésor qu’est le bonheur humain, et qu’il suffirait de s’y rendre tous ensemble, d’y aller tous unis dans un même élan pour pouvoir saisir le bonheur à pleines mains et le partager à l’amiable avant de se séparer en toute fraternité et de rentrer chez soi. »

Evguénia Iaroslavskaïa-Markon, Révoltée

Evguénia Iaroslavskaïa-Markon, la jeune fille de Petrograd amoureuse de la révolution, qui n’a que quinze ans en 1917, exprime le même espoir dans sa révolte. Sa famille bourgeoise la flanque d’une gouvernante qui la surveille. En février, elle s’échappe : « Profitant du désordre général, je me suis tout bonnement sauvée de la maison : j’ai trainé un peu dans les rues, j’ai crié ‟Bourreaux” sous les tirs à blanc, au coin de la perspective Nevski et de la Sadovaïa, et je suis rentrée. » Le lendemain, elle a recommencé et participé à la libération des prisonniers de droit commun. Envoyée l’été à Moscou chez sa tante, elle a adhéré au parti social-démocrate, et distribué des tracts. À l’automne, elle s’est complètement émancipée, a vécu difficilement, enduré la faim tout en retournant au lycée, fréquenté le studio d’art dramatique du Proletkult. Elle résume son engouement : « La révolution d’Octobre me plut davantage encore que celle de Février. Celle de Février semblait dire à chaque pas : ‟Permettez, je suis une jeune fille honnête !” La révolution d’Octobre se mit tout de suite à poil : ‟Regardez ce que j’ai !… Vous avez la même chose, faites pas vos saintes-nitouches !… J’en ai envie et basta !” »

Pourtant, très vite, la révolution a broyé nos deux auteurs. La différence de leurs destins est symptomatique de ce que l’élan révolutionnaire a détruit en légitimant une dictature. Partisan d’une solution pacifique et fraternelle, croyant que la guerre allait apprendre aux peuples les vertus de la paix, Zusman Segalowicz est choqué par la violence qui prend le dessus, avec les pillages pour commencer. Certes, il en raconte quelques-uns avec humour, il se moque des pilleurs du Bolchoï qui sortaient du théâtre affublés de costumes, « un véritable kaléidoscope de personnages historiques » vêtus de « bicornes napoléoniens, de hauts-de-forme, de casquettes en fourrure grise, de bottes montantes rouges, de culottes courtes et amples pelisses ». Mais il ne supporte pas les pillages et les massacres à Yalta – où il se rendit en novembre 1917 –, orchestrés par des marins révolutionnaires de Sébastopol. « Ce sont des scènes dont on voudrait ne pas se souvenir, que l’on souhaiterait oublier. » À Moscou, en pleine euphorie, il a assisté au lynchage d’un jeune voleur qui avait dérobé une bourse dans un tramway. Son corps a été jeté dans la Moskova…

Tout au long de son voyage, Segalowicz s’est heurté à cette violence arbitraire. Il a découvert une autre foule, en furie, capable du pire. Il s’en est d’autant plus inquiété qu’il a compris que les Juifs en étaient particulièrement victimes. Et ça ne concernait pas que les journées révolutionnaires de Moscou et Petrograd. L’hiver 1918, il était en Ukraine, région dont les troupes bolcheviques et les nationalistes se disputaient le contrôle. Il raconte, ébloui, l’entrée de l’hetman Petlioura dans les rues de Kiev : « un spectacle merveilleux », avec ces « cavaliers qui arboraient d’énormes moustaches et fumaient des pipes impressionnantes ». Le même jour, un jeune officier de l’armée tsariste, qui cachait son uniforme sous une pelisse, est abattu sans autre forme de procès. Ça lui « a transpercé le cœur » : « Je suis rentré chez moi. Je sentais la colère monter et je me disais : ‟Frères humains, je ne crois pas à vos joies, je ne crois pas à votre liberté”. » Puis il apprend que le « Dieu des campagnes » apporte lui aussi la mort et la dévastation : « Un pogrom avait éclaté à Jitomir. Puis la bestialité s’est propagée à l’Ukraine tout entière. » Alors les couleurs nationales ukrainiennes ont pris pour lui un sens définitif : « Le drapeau bleu et jaune restera à jamais maculé de taches rouges. De notre sang juif. » Il a décidé de rentrer à Varsovie, ayant perdu « les derniers restes de joie qui vivaient encore dans [son] âme ». Ce qui nous vaut d’ailleurs un long récit de son voyage, un tableau saisissant de ces réfugiés de la révolution qui fuyaient : « Pendant sept jours environ, j’ai erré de ville en ville à la recherche d’une voie de passage qui me permettrait de quitter la Russie. C’était en 1918. Les gens se ruaient vers les frontières comme s’ils avaient été empoisonnés, comme s’ils cherchaient à fuir une épidémie de peste. »

Evguénia Iaroslavskaïa-Markon, Révoltée

Manifestation à Petrograd, le 3 mars 1917

Le destin de la jeune Evguénia Iaroslavskaïa-Markon est beaucoup plus tragique. « Mon autobiographie », aujourd’hui disponible, a été découverte en 1996 dans les archives de la police politique d’Arkhangelsk. Le texte manuscrit est daté du 3 février 1931. Son auteure a été exécutée quatre mois et demi plus tard au camp des Solovki. C’est donc un texte-testament. Un message que l’historienne russe qui l’a découvert, Irina Fligué, considère comme dépourvu d’autocensure. C’est un monologue pour elle-même. L’écriture est franche, les mots simples et les formules bien envoyées. De temps en temps, elle s’adresse à ses geôliers dans une parenthèse.

Evguénia avait très tôt choisi de vivre dans le monde marginal du lumpenprolétariat, des voleurs, de la petite pègre, des prostituées. Une vie rude et violente où elle se faisait respecter. Pour elle, la révolution c’est le refus de toute institutionnalisation du pouvoir. Elle salua d’ailleurs la révolte des marins de Kronstadt contre le pouvoir bolchevique (mars 1921). En 1922, elle rencontra le poète futuriste Alexandre Iaroslavski, de six ans son ainé. Poète prolifique qui arrivait à Moscou, après s’être battu pendant la guerre civile sur le front extrême-oriental, du côté de la révolution mais avec les anarchistes. Il avait fondé une revue rapidement condamnée par la Tcheka pour « pornographie » et « immoralisme ». L’union avec Evguénia fut intense : « Il n’est pas donné à tout le monde de l’apprécier, écrit-elle, mais il était impossible de le désaimer. » Ils se marièrent en décembre 1922. Bonheur suivi d’un accident, en 1923, dans une gare. Elle est amputée de ses deux pieds : « événement insignifiant » dont elle ne se plaignait jamais.

Elle décrit leurs tournées de conférences sur la « vérité du régime soviétique », que Iaroslavski définit à Berlin, en 1926, de « pays capitaliste ordinaire » : « Tout ce qui était socialiste s’est évanoui. » Lui-même se disait « homme de lettres anarchisant ». Ils parcoururent ensemble toute la Russie, « une vie d’amour et d’errance », et, après Berlin, ils partirent en France en 1927 (elle savait le français). Beaux et intéressants voyages, expérience amoureuse et politique, pourtant le poète voulut rentrer. Panache ou pause, il ne cessait d’affirmer : « Je vais en Russie me faire fusiller… Si les Bolchevicks ne me fusillent pas, tant mieux ! »

Ils sont rentrés, il a été arrêté, et Evguénia a « tout de suite rallié le monde de la racaille ». Elle dormait dans des abris de fortune, protégée par un jeune voleur, gagnait quelques sous en vendant des journaux et en volant. Son autobiographie est un document rare sur la vie des gamins démunis des jardins de l’Arbat, le « métier » et « l’éthique » des voleurs, ses appels à former « un comité politique des malfrats », sa défense des prostituées. Elle s’est enfoncée dans ce monde interlope, sale et miséreux, sans espoir. Interpelée plusieurs fois pour vol, elle fut condamnée à trois ans de relégation dans la région de Vologda. Là-bas, elle s’est faite diseuse de bonne aventure avec un « succès incroyable ». En 1930, elle a déserté les lieux, est partie aux Solovki pour tenter de faire évader son mari. Un échec. Arrêtée, elle fut emprisonnée dans le même bagne qu’Alexandre Iaroslavski sans pouvoir communiquer avec lui. Et ils furent exécutés, l’un après l’autre, dans des circonstances dont on lit un témoignage en annexe. Révoltée jusqu’au dernier jour, les seins tatoués d’un « mort aux tchékistes », Evguénia Iaroslavskaïa-Markon, âgée de vingt-neuf ans, est morte en crachant au visage de son bourreau.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Jean-Yves Potel

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