La dernière étoile

Miracle. Un dernier Jacques Stephen Alexis vient de tomber, cinquante-cinq ans et dix mois après l’ignoble assassinat du maître en 1961, à l’aube de la dictature des Duvalier. Jacques Stephen Alexis, né aux Gonaïves (Haïti) en avril 1922, est l’un des écrivains majeurs de la littérature caribéenne. Il est connu pour ses importants romans Compère général soleil (1955) et L’espace d’un cillement (1959), ainsi que pour sa définition du réalisme merveilleux. Ce qui nous arrive aujourd’hui est quelque chose qu’on ne devrait pas lire comme un roman : L’étoile Absinthe, un texte inachevé.


Jacques Stephen Alexis, L’étoile Absinthe suivi de Le léopard. Zulma, 154 p., 17,50 €


C’est un geste simple, un acte évanescent, la signature olfactive de ce qu’allait être une œuvre ajournée. Dans L’espace d’un cillement de Jacques Stephen Alexis, Eglantina Covarrubias y Perez s’est retrouvée elle-même au gré d’un amour prolétaire, comme on retrouve un objet précieux, longtemps perdu et oublié. Après quoi elle décide de changer de vie, de travailler pour en finir avec la Niña Estrellita, prostituée qu’elle était devenue par la force des choses. L’étoile raconte cette première tentative et annonce la couleur en trois nuances, qui sont autant de chapitres, ou de combats : « Infra-rouge », « Rouge » et « Rose ».

Contre la Niña

Il n’est jamais facile de se défaire d’une autre qu’on a été. Longtemps, trop longtemps. Même avec l’aide d’un « homme-roi », « maître et seigneur de son plaisir, de son cœur, de sa joie, de sa mémoire ».  « Infra-rouge » est le récit de ce duel intime entre la nouvelle Églantine et son double Estrellita. Le théâtre de ce combat : une chambre au nom de ville, louée à la quinzaine dans une pension au nom d’oiseau-mouche, le temps de se décider, de suivre sa résolution. Une fois la porte fermée derrière elle, « c’est la débandade »… Églantine-Niña vit une sorte de crise d’épilepsie, métaphore d’une schizophrénie qui, par sa description, rappelle le « mal caduc » de Hilarius Hilarion dans Compère général soleil. C’est un conflit de personnalités qui charrie son lot d’angoisse et de confusion, mais aussi de volonté, de tendresse et d’amour. L’Églantine veut en finir avec la Niña, sa « dégaine provocante », les « mignardises » et les « affectations qui ont proliféré pour mieux accrocher le regard ». Il n’est jamais facile de cesser d’être une caricature de soi-même.

Jacques Stephen Alexis, L'étoile Absinthe suivi de Le léopard. Zulma, 154 p., 17,50 €

Jacques Stephen Alexis

Célie Chéry

Dans le confort de la lecture narrative, on serait tenté de voir en Célie Chéry une adjuvante. Celle par qui arrive le bon engagement. l’Églantine rencontre Célie peu de temps après sa crise et se propose de la suivre dans une combine mercantile liée au sel. D’où l’intervention du Dieu-Premier, voilier qui devait assurer le transit de la marchandise saline, mais qui s’est plutôt révélé le théâtre d’un autre combat, cette fois contre le mauvais temps, l’orage, les circonstances ténébreuses et la colère des eaux: « le bâtiment est éjecté, happé, il monte et se retrouve enfin au pinacle du prodige cosmique ». L’équipage ne lâche rien. Le capitaine mène ce combat sous les yeux délavés d’une Églantine décrite nue sous ses habits trempés, ne nous laissant pas dupes de cette recherche sensuelle au plus profond de la catastrophe, comme des « sensations lascives du chavirement dans l’absurde ». Mât, foc, triangle évocateur et l’Églantine qui s’arc-boute, qui « s’agrippe convulsivement », que l’« épouvante transfigure […] les bras en croix dans les haubans, frisés d’un tremblement léger, laiteuse, elle jouit ». Carrément. Dans la tourmente de ce rouge combat, l’on rencontre peut-être la  Niña qui jouit, quand on s’attendait à trouver l’Églantine qui fait face.

Olympe

Malgré tout, « le voilier continue »… avec ceci qui a changé : un blessé grave à bord. À cette étape, Jacques Stephen Alexis semble s’adonner à une écriture illustrative : de la naissance des conflits sur fond de problèmes socio-économiques, de la liesse populaire omniprésente, et de l’Olympe des dieux haïtiens. Ce sera d’ailleurs le troisième combat : les dieux qui s’affrontent, avec « l’Églantine pour enjeu ». On est au moment de sa vie où Alexis « appliquerait » le plus directement, dans son travail narratif, son Manifeste du réalisme merveilleux, présenté en 1956 au Congrès des écrivains et artistes noirs. En ce sens, toutes les étoiles pourraient être lues conjointement : Romancero aux étoiles (contes de 1960) et L’étoile Absinthe.

Nous avons sous les yeux, dans le tableau rose et fluctuant de la troisième partie, le premier trait de celui qui en avait à nous montrer. Le texte promettait d’autres parties. Alexis avait à reprendre, à effacer, à approfondir et à réarticuler. N’empêche qu’il nous laisse entre les mains un précieux document, à la senteur d’absinthe.

Adieu l’étoile. File. File. Adieu l’artiste.

Néhémy Pierre-Dahomey

À la Une du n° 28

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