A l’ombre des Maures

Maures est le troisième livre que Sébastien Berlendis publie dans la belle collection que Brigitte Giraud dirige chez Stock, « La Forêt ». Un texte de soi tout en finesse, où les souvenirs s’accordent avec les sensations. À fleur de peau.  


Sébastien Berlendis, Maures. Stock, coll. « La Forêt », 112 p., 14 €


« La Forêt » : une collection de livres rares, comme on le dit de certaines essences d’arbres, et qui forment constellation : écriture de soi comme la marque d’un ongle sur une écorce tendre, imaginaire fait d’ombre et de lumière, petits volumes, la plupart du temps, qui trouvent refuge sous une belle couverture vert foncé. Citons Y revenir de Dominique Ané, La bibliothèque du docteur Lise de Mona Thomas, Mont Blanc de Fabio Viscogliosi.

Une pinède : la forêt de prédilection de l’auteur de Maures, un récit tissé d’images du passé, frêles instantanés qui évoquent l’adolescence du narrateur, revenus comme du plus loin de l’oubli : « Lorsque j’avance dans la pinède aujourd’hui clairsemée et fermée par des clôtures de bois, des souvenirs affleurent. Ils viennent de loin ces visages, ces gestes, ces bruits. Au cœur de la pinède, des fantômes habitent mon corps. »

Maures est un récit de l’espace. À soi, et pourtant partagé. Comme un secret éventé, entre famille et amis. Un arrière-pays avec tout ce que ce vocable implique, indique : promesse d’une mer toute proche qui se confond avec l’immensité du ciel, route de montagne qui y mène par on ne sait quel bout, et puis soudain une ouverture comme au milieu de nulle part. C’est le camp du Pansard. On le découvre, le défriche, le déchiffre presque. On y habite le temps d’une saison, comme une phrase entière une parenthèse. Vie qui recommence et s’arrête dans un ici éphémère et un maintenant éternel : « Le travail de la mémoire transforme le camp du Pansard en paysage mental. Je ne suis pas né au bord de l’eau, j’ai grandi au milieu des terres, la mer n’investit ma tête et mon corps que deux mois durant. Pourtant, les plages, les routes, les contours des Maures traduisent en moi un espace inaugural, un territoire de naissance. »

C’est que Maures est aussi et peut-être avant tout un récit du temps. Passé, mais tellement présent. La mélancolie des âges se dissout dans l’air de l’été. L’été, cette saison qui porte trop bien ou trop mal son nom : ce qui a été est promis à disparaître. Il faut faire vite. L’été est une saison qui brûle le temps : « Le midi ressemble à une heure de fête rapide. » L’été est une saison brûlante aussi. Des corps qui se désirent. Des peaux qui se cherchent, se respirent, se caressent sans fin. Avec l’envie de ne vivre qu’au contact de l’autre : « Cet été, Louise découvre la plage, les garçons, la frénésie, son corps. Avec elle, je découvre le mien. » Louise, Suzanne, Marie, Isabelle, sont autant de prénoms gravés dans le texte qui résonnent comme des promesses d’amour continué : d’infinies filles du temps.

Le texte de la mémoire est un tissu fragile, on le sait. Un mouvement brusque, et il pourrait se rompre : fils du temps. Tout l’art de Berlendis consiste à coudre ensemble des petits pans d’images mûres ; l’une d’elles pourrait tomber, ne tombe pas, est rattrapée par l’image suivante, et ainsi de suite : « Quand je traverse les Maures, les temps se mêlent. » Une ou deux dates dans Maures, mais ce sont à peine des repères, tout juste des bornes. Rien ne se passe, l’événement n’a pas sa place, l’ordinaire, un peu, oui, le quotidien, mais dans sa plus simple expression, quelques images saisies à la volée, restituées simplement, comme ça : « Sur la terrasse en bois, elle peint ses ongles en rouge, mange une demi-douzaine d’huîtres chaque midi, conduit une voiture de sport. » D’où cette étrange et agréable impression que ce récit n’a pas de centre, qu’il est tout un centre, un cœur qui bat : un je me souviens encore.

On pourrait trouver trop de douceur à ces mots d’amour et de vie adolescents. Ce serait mal les lire, les lier. Car partout la douleur veille, guette. Derrière le massif des Maures, la mort. C’est d’abord un grand-oncle qui s’en va, puis c’est au tour du grand-père, qui se voit progressivement ne plus être. Le narrateur le sait, qui élabore le récit à sa mesure, histoire qu’il ne meure pas avant de mourir : « La douleur de la maladie assombrit mon grand-père. Le traitement assomme le corps, le moral craque, les yeux lâchent, la voix et la mémoire restent en vie. Je redoute que les choses de l’été deviennent pour lui des espaces sans formes ni noms. Alors je continue l’histoire, je décris les lieux, il me raconte à nouveau. » Petit-fils du temps…

Il y a partout dans ce récit de belles évocations de la figure grand-paternelle. Des expressions qui reviennent comme des gestes, des mimiques presque, qui sont comme la signature d’un corps alerte et vivant, intelligent : « La pinède prend des allures de cloître, l’été est bien, comme mon grand-père le dit, une parenthèse enchantée, enfant je ne comprenais pas cette expression. »

C’est cette parenthèse que le livre ne veut pas refermer, referme malgré tout : « Lorsque je parle avec mon grand-père, je continue de croire qu’après une visite je pourrais ajouter des jours et des mois à notre histoire. Puis un matin de mars vient derrière lequel il n’y a plus rien. » Ou alors juste le sentiment d’une présence, comme dans la forêt un craquement de branches mortes.


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