Roman régional, roman total

Après l’Orient de Boussole ou de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, Mathias Énard écrivant un roman sur les Deux-Sèvres pouvait ressembler à un contre-emploi. Cependant, Le banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs est une vraie réussite : par son humour, par la tendresse et la compassion qu’il exprime envers ses personnages ; par une construction mêlant les genres, les époques et les tons ; par la force avec laquelle il lie mort, désir et folie pour inscrire l’histoire d’un territoire dans celle d’une humanité mortelle, et pourtant renaissante.


Mathias Énard, Le banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs. Actes Sud, 432 p., 22,50 €


David Mazon, étudiant en anthropologie parisien, a décidé de consacrer sa thèse à un petit village des Deux-Sèvres. Voici donc le héros de Mathias Énard à La Pierre-Saint-Christophe, invoquant les mânes de Malinowski et de Lévi-Strauss, rebaptisant son gîte « La Pensée sauvage » et prêt à enquêter sur les indigènes du cru. D’abord aussi mal à l’aise que s’il posait ses valises en Nouvelle-Guinée, il s’adapte petit à petit, découvre la chasse et les légumes, lutte contre les bestioles infestant son logement – lui qui avait choisi la campagne française pour éviter insectes et reptiles tropicaux – et fréquente les habitants. Il s’enivre avec Martial Pouvreau, maire et entrepreneur de pompes funèbres, dîne avec Max, artiste provocateur travaillant avec acharnement à son grand œuvre, se dispute avec Lucie la maraîchère. À leur contact, David passe de la condescendance à l’intérêt, de l’indifférence à la sympathie. À mesure qu’il se fond dans le milieu, s’approchant de « l’observation participante », il procrastine et son travail universitaire lui paraît de plus en plus vain.

Mathias Énard, Le banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs

La première partie du roman est le journal de terrain de David Mazon, très drôle à cause des déboires de l’intellectuel parisien que la cambrousse met face à lui-même, tout en l’attirant par sa simplicité. Il achète ainsi la vieille camionnette du bistrotier pour mieux pouvoir circuler. Et tant pis si elle pue la charogne. Ce véhicule fait la transition avec la suite de l’histoire. Celle-ci prend une hauteur vertigineuse avec les problèmes de chauffage et d’article refusé de David Mazon. S’il reste présent en arrière-plan, il cède le devant de la scène à la Mort. Toute la partie centrale du roman tourne autour du cycle des réincarnations. Les personnages meurent, font un tour dans le Bardo et renaissent dans « la grande Roue de souffrance » : humain, animal, insecte. Les époques se chevauchent, s’imbriquent, on peut renaître en un temps antérieur à sa fin. Le destin des personnages s’écrit en épisodes fragmentés, au fil des réapparitions où ils sont révélés selon de nouveaux points de vue. On apprend la sombre histoire familiale de Lucie, puis on remonte aux événements mémorables survenus dans la région. Des « Chansons », brefs intermèdes, comme autant de courtes nouvelles, séparent les grandes parties. Meurtre passionnel, bataille navale, crime de guerre nazi, noyades de Carrier à Nantes, l’amour y a toujours partie liée avec la mort.

Le tissage des réincarnations permet d’évoquer Clovis à Vouillé – Patarin le charcutier fut son féroce petit cheval dans la bataille –, Charles Martel à Poitiers, Agrippa d’Aubigné et Saint-Gelais attaquant Niort défendu par des mercenaires albanais. Napoléon passe, en route pour l’Amérique qu’il n’atteindra pas. César aussi, qui combat une forêt druidique dont les arbres « combattent Rome, les guerriers de Nature, le bois devrait briser mais plie, Rome recule et laisse derrière elle armes et plastrons, hommes et torches. Votre sombre lumière n’envahira pas ces arbres – leur mystère reste entier ». Pour une fois, la nature triomphe. La Mort et l’Histoire tournent autour du moyeu que serait le petit village à côté de Niort pour donner une idée de la profondeur du temps.

Le ton redevient burlesque, mais mâtiné d’humour noir lorsqu’on en arrive au banquet du titre. Pendant trois jours, à Pâques, la camarde fait relâche pour que croque-morts, embaumeurs et gardiens de cimetière puissent se reposer et surtout bâfrer sans interruption. Dans l’abbaye de Maillezais, où Rabelais fut moine, c’est bien un repas pantagruélique que président, sous les yeux ébahis du lecteur, Martial Pouvreau, hôte du festin, le progressiste grand maître Sèchepine – il fait voter l’entrée des femmes dans la confrérie –, le pragmatique chambellan Bittebière, qui énumère régulièrement tout ce qu’il a mangé, et le trésorier Grosmollard, frugal disciple lyonnais de Sénèque.

Car on fait aussi assaut de récits et de citations dans ce festin décidément rabelaisien. Gargantua et Mélusine, souvenirs du folklore, sont évoqués, mais aussi Boèce, saint Thomas d’Aquin ou Schopenhauer, pour leurs propos sur la Mort. Les troubadours Guillaume, comte de Poitiers, et Jaufré Rudel rappellent que le Poitou borde l’Occitanie. Le second, expirant dans les bras de la comtesse de Tripoli dont il était tombé amoureux sans l’avoir jamais vue, symbolise un bel acmé de l’intrication entre amour et mort. Et le banquet encyclopédique de se clore sur les cent noms de la Mort, pas si terrible parce que les fossoyeurs « enfin enterreront la Mort, bas-beurre de baratte à couilles ! ».

Mathias Énard, Le banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs

Mathias Énard, à Paris (le 28 septembre 2020) © Jean-Luc Bertini

Les cycles répétés de désir et de souffrance entraînent dans la Roue des êtres pour lesquels Mathias Énard nous fait éprouver pitié et crainte, tels l’abbé Largeau, splendide personnage déchiré entre la foi et la chair, ou le malheureux Jérémie Moreau. La plupart des noms des villageois se terminent d’ailleurs en « eau », comme un rappel de la nature aquatique du marais poitevin. Les animaux aussi, louve ou sanglier, souffrent, aiment, meurent et renaissent. Les méchants, Catherine de Médicis, le bistrotier Thomas, reviennent en vers ou punaises de lit. Le romancier évoque ainsi tout ce qui fait un lieu. Ses composantes humaines – la littérature, les batailles, la nourriture, les amours et les douleurs – mais également la nature, la vie sous toutes ses formes.

Pour être complet, il fallait y accueillir aussi le sel de l’existence au jour le jour. La dernière partie est donc plus réaliste, plus mesurée, plus contemporaine. On y retrouve un David apaisé et plus modeste, qui prend une autre voie. Dans cette partie, sont évoquées sérieusement certaines questions qui touchent la campagne aujourd’hui. L’agriculture contre l’environnement. La « guerre des bassines », ces prélèvements d’eau pour constituer des réserves d’irrigation en prévision des sécheresses estivales. Dans une manifestation contre ces « millions d’euros investis pour […] remettre un bien commun [l’eau] entre les mains de quelques cultivateurs de maïs esclaves de DekalbTet BayerTM », Lucie, après avoir reçu des coups de matraque, se retrouve en garde à vue « grâce à un abus de droit qui fait que n’importe qui, dans la pratique, peut être tabassé, embastillé et renvoyé chez lui sans demander son reste, avec ses ecchymoses, ses contusions, sa honte et ses lambeaux de convictions ». La boucle est bouclée. Le roman se conclut sur notre contemporanéité. Nous aussi, nous tournons dans la Roue de souffrance. Heureusement, Le banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs se termine également par un happy end, qui donne espoir en la vie à la campagne, et surtout dans la vitalité du genre romanesque, capable d’exprimer ce qu’une thèse d’anthropologie n’arrivait pas à embrasser.

Dans ce roman de Nature, pour montrer toute la complexité de ce qu’est un territoire, il fallait briser la linéarité, composer une forme baroque, éclatée, où les histoires s’enchaînent et s’enchâssent, mouvantes, comme l’eau du marais, ou comme la Mort.  Faire résonner entre elles les multiples facettes du roman pour représenter la durée. Et si le récit n’est pas linéaire, il n’est pas clos sur lui-même, la Mort n’est pas une fin. Mathias Énard parvient à dire en même temps la petitesse et la grandeur de la condition humaine. À faire rire et à provoquer la compassion, l’empathie envers des personnages ordinaires et tragiques.


Cet article a été publié sur Mediapart.