Ces dragons qui sifflent sur nos têtes

L’espoir qu’exprimait Ariane Mnouchkine après le confinement, que le peuple français parvienne à orienter sa rage, ses haines, vers des actions unificatrices n’a jamais semblé aussi loin de s’accomplir. Son rôle tel qu’elle le conçoit depuis ses débuts, prendre le temps d’expliquer, d’éduquer, de partager avec le public les trésors de la culture, doit répondre aujourd’hui à la crainte que « le besoin de justice ne finisse par se muer en désir de vengeance aveugle ». Le Théâtre du Soleil se remet donc à la tâche, et voici Ici sont les dragons. Première et deuxième époques.

| Ici sont les dragons. Première et deuxième époques. Création collective du Théâtre du Soleil en harmonie avec Hélène Cixous, dirigée par Ariane Mnouchkine. Cartoucherie de Vincennes. 12 mars-31 mai 2026

L’heure est sombre mais le lieu est toujours aussi accueillant, elle attentionnée, debout sur le seuil, serveurs souriants, bortsch et pirokji au menu, copieux rayon de livres où feuilleter les nombreux ouvrages qui ont nourri le spectacle. À droite de l’entrée, un grand panneau affiche l’« Adresse d’Ariane Mnouchkine au public du Théâtre du Soleil ». L’Adresse répond aux plaintes de violences sexuelles sur des mineures, plaintes qui menacent la réputation du Théâtre du Soleil, et accessoirement sa subvention, subordonnée au respect d’un protocole strict établi par le ministère de la Culture. Réputation que divers médias ont déjà enterrée sous des titres accablants, « La faillite d’une utopie », « L’aura du Théâtre du Soleil s’éteint ». Certains font l’amalgame entre deux séries de plaintes, la première contre Philippe Caubère, « pilier du Théâtre du Soleil », qu’il avait quitté depuis plus de trente ans au moment des faits allégués, la deuxième contre deux acteurs effectivement membres de la troupe, et renvoyés aussi sec. Les plaignantes, mineures à l’époque, décrivent « un phénomène plus global de « violences sexuelles » qui ont eu lieu il y a une quinzaine d’années au sein de ce même Théâtre du Soleil ».

On peut voir dans les faits évoqués un héritage prolongé des années soixante-huitardes, liberté des mœurs, atmosphère permissive, mais surtout indulgence quasi générale de l’époque pour ce type de conduite, aujourd’hui à juste titre jugée intolérable. De là à qualifier ces agressions d’abus systémiques, il y a un gouffre, que l’Adresse dénonce avec vigueur. Ariane Mnouchkine regrette d’avoir manqué de discernement mais rejette les accusations infâmes portées par des « purificateurs auto-proclamés » et interroge : « comment discerner ce vrai – qui exige indubitablement mes excuses – de ce faux qui ne les mérite surtout pas ? Comment faire cela sans paraître remettre en cause ce qu’il y a de vrai dans la parole des victimes et le respect dû à la liberté de la presse ? » C’est bien ce juste équilibre entre des injonctions contradictoires qu’elle n’a cessé de rechercher tout au long de sa carrière. Parmi les effets de la tempête médiatique, l’exposition sur le Théâtre du Soleil prévue pour début avril au Centre national du costume de scène a disparu du programme et du site de l’établissement, qui attend désormais les conclusions judiciaires. Quoi qu’il arrive, Ariane Mnouchkine mérite les louanges, ne serait-ce que pour la justesse de ses indignations et de ses engagements, à relire sur le site du théâtre dans la rubrique « Guetteurs & Tocsin ». Ainsi, lorsqu’elle reproche à la gauche d’avoir méprisé dix millions d’électeurs en renonçant à la pratique de la persuasion, tâche qu’elle-même poursuit inlassablement par son art.

"Ici sont les dragons", répétition Deuxième époque (mars 2026) © Michèle Laurent
« Ici sont les dragons », répétitions Deuxième époque (mars 2026) © Michèle Laurent

Revenons donc à nos dragons, ceux qui sifflent sur la scène. Cette fois, il s’agit de suivre les racines du chaos jusqu’à l’aboutissement de la révolution bolchevique, plus précisément l’agression de l’Ukraine par la Russie. Aucune ambiguïté à cet égard, le visage de Vladimir Poutine apparaît à l’ouverture en gros plan sur un voile, distordu par les coups de pied furieux de la narratrice Cornelia. Mais il n’est pas le seul inculpé. Cette ample fresque populaire prend pour cibles les impérialismes du XXe siècle et ceux qui les ont générés, bolcheviques ou nazis, « des champions olympiques  du mensonge », souligne Hélène Cixous. Tâche titanesque dont Mnouchkine a prévu la poursuite après elle. Une troisième époque est en préparation, et une quatrième sera peut-être confiée à Sylvain Creuzevault. Trente comédiens, doublés dans chaque langue d’origine des discours cités, incarnent tour à tour les acteurs illustres de l’histoire et ceux qui sont tombés dans l’oubli, poussés à vive allure sur des plateformes mobiles par les petites mains qui font avancer l’action sur le plateau.

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Le titre de la première époque, « 1917 : La victoire était entre nos mains », est emprunté aux Carnets de la Révolution russe de Nikolaï Soukhanov, l’un des fondateurs du Soviet de Petrograd. Celui de la deuxième, « Chocs et mensonges », s’inspire de Goebbels : « Choc et mensonges : tels sont les deux piliers sur lesquels repose une propagande parfaite. » L’action commence par la révolution de février 1917. Au début, tous les espoirs sont permis, il suffit de renverser la monarchie pour conquérir la liberté, toutes les libertés. Mais bientôt les divisions éclatent entre bolcheviques et mencheviques, les luttes véhémentes entre classes, bourgeois contre ouvriers et paysans, entre soviet et gouvernement provisoire, démocratie directe ou représentative, pour ou contre les projets d’assemblée constituante, de paix séparée avec l’Allemagne. Une myriade d’institutions sont en concurrence, comités d’usine, de quartier, de ravitaillement, syndicats, que les partis politiques tentent de contrôler. Les voix s’affrontent, citent en exemple la révolution française, un parcours de l’exaltation populaire à la Terreur dont va s’inspirer Lénine. Quant aux libertés, elles sont vite sacrifiées à la survie du mouvement. Ici, c’est Jean Jaurès parlant à ses élèves d’Albi qui est cité : « la nuit de la servitude et de l’ignorance n’est pas dissipée par une illumination soudaine et totale, mais atténuée seulement par une lente succession d’aurores incertaines ». Dans les tranchées du nord de la France, le lieutenant-colonel Churchill rapporte les horreurs de la Grande Guerre. Hitler, simple soldat, manque se faire tuer dans une tranchée voisine, sur le front de Picardie.

Lors de son unique apparition, le tsar reste sourd aux appels à l’indulgence et ordonne de réprimer sévèrement les mouvements populaires. Ceux qui lui succèdent se montrent encore plus cruels envers le peuple qu’ils affirment défendre, et vont dévoyer la révolution socialiste. À chaque crise, chaque division, les discours modérés, les résistances, les pronostics lucides, sont balayés par les extrêmes. Lénine, Trotski, Djerzinski, Staline qui n’en est encore qu’à ses débuts, sont à la manœuvre, ordonnent la répression des marins de Kronstadt, les pendaisons massives de koulaks à titre d’exemple contre les rumeurs de famine. Des opérations « tactiques », répètent-ils chaque fois qu’ils bafouent les principes fondateurs.

"Ici sont les dragons", répétitions Deuxième époque (mars 2026) © Michèle Laurent
« Ici sont les dragons », répétitions Deuxième époque (mars 2026) © Michèle Laurent

Des petits groupes d’individus doublement masqués incarnant des politiciens ivres de pouvoir ou timorés et myopes négocient en secret le sort des peuples. Le collectif du Soleil ne s’est pas embarrassé de nuance. Les bolcheviques qui ont éliminé tous leurs concurrents sont aussi ignobles que les nazis, même si l’idéologie dont ils se réclament ne l’était pas au départ, et ils s’allient volontiers à eux quand leurs intérêts convergent. Un Ukrainien suit Cornelia à la trace, lui demande si elle va bientôt parler de lui. Dans la deuxième époque, promet-elle, et il part en récitant tristement un poème sur l’impuissance de la parole.

La première époque s’est terminée sur le constat que la démocratie russe a duré huit mois. Le poète anarchiste ukrainien Nestor Makhno revient avec un nouveau poème. Lénine trépigne de fureur en entendant annoncer à la radio l’indépendance de l’Ukraine, le prix qu’il a fallu payer pour la signature d’une paix séparée. Woodrow Wilson affirme que la Société des Nations offrira « des garanties mutuelles d’indépendance politique et d’intégrité territoriale aux petits États comme aux grands ». Chamberlain veut la paix à tout prix. Les inquiétudes de  Churchill, qui plaide contre le désarmement de l’Europe, sont tournées en dérision et balayées par le gouvernement britannique. Et le poison se propage, signalé par des coups de projecteur : Dietrich Eckhart, inspirateur de la doctrine antisémite, Oswald Mosley, fondateur de l’Union des fascistes britanniques. Goebbels et Goering complotent avec Hitler dans une cave. L’industrie et la finance lui apportent leur soutien. Henry Ford se fait lire le passage de Mein Kampf qui parle de lui. Au congrès de Tours, Léon Blum refuse d’abdiquer la liberté de penser sous la domination lointaine anonyme de Moscou. La journaliste Dorothy Thompson signale la montée du nazisme aux États-Unis. Lénine, malade, tente vainement de faire exclure Staline. Boulgakov, cédant aux instances de son épouse, signe une lettre implorant du camarade Staline l’autorisation de publier ou de quitter l’URSS. 

Il a fallu une somme gigantesque de lectures et un tri drastique pour sélectionner parmi les événements de 1917 à 1933 la matière de quelque six heures de spectacle. Les citations en voix off alternent avec des scènes emblématiques de conflits, les discours pieux, naïfs, avec ceux qui distillent la haine. Ont été retenus en priorité les événements politiques qui se révèleront décisifs pour la suite, création de la Tchéka, paix de Brest-Litovsk, conférence de Paris où les demandes exorbitantes de réparations à l’Allemagne servent de prétexte au Japon pour réclamer des avantages territoriaux en Asie orientale, retour de Lénine et de ses camarades fomenté de conserve avec les autorités allemandes, en wagon « plombé » selon la propagande soviétique afin d’éviter tout soupçon de collusion. Le train des répressions avance implacable vers le goulag.

Les tableaux s’enchaînent littéralement sur des roulettes, avec la virtuosité inimitable de la troupe. Des pointes d’humour, des scènes de compromis cyniques traités en parodie allègent quelques épisodes de la longue tragédie politique, le tout sur fond de « Brumes, brouillards et nappes givrées », de bruitages d’ambiance, d’extraits musicaux de compositeurs du XIXe et du XXe siècle. À la dernière séquence, intitulée « La Manche inquiète », Churchill avance entre les vagues de soie d’une mer agitée, titube, tombe, se relève, retombe, mais ne renonce pas. Le Théâtre du Soleil non plus. « Fin de la deuxième époque. À suivre »,  annonce l’écran. La salle comble n’a pas désempli au cours de cette longue traversée, le public ému applaudit à tout rompre.