Pour la première fois, ce sont des artistes et des textes venus de Corée que le Festival d’Avignon met à l’honneur pour cette édition 2026. L’occasion de belles découvertes et d’inventions pour dire à la fois l’intime, le singulier et les histoires complexes, les mémoires, les dominations de tous ordres.
Pour la première fois, en choisissant d’inviter le coréen, une manifestation de l’envergure du Festival d’Avignon donnait la parole à une langue asiatique. Ou plutôt à une culture. Elle a représenté 21% de la programmation. L’histoire de la littérature et du théâtre coréen était exposée au moyen d’une bibliothèque dans les jardins du cloître Saint-Louis, ou par des spectacles plus critiques, comme la trilogie de Jaha Koo, History of the Korean Theatre, qui évoque la société sous pression des impérialismes voisins. Or, depuis une trentaine d’années, les mémoires collectives et leurs expressions individuelles, familiales ou intimes, s’éveillent.
Deux formes l’attestaient lors du festival. Le pansori, un « art traditionnel méconnu », tradition orale depuis trois cents ans, que se réapproprie une nouvelle génération, dont Lee Jaram nous a enchantés. Et l’œuvre de la poète et romancière Han Kang, Prix Nobel de littérature 2024, venue elle-même au festival, qui a touché le public. On y découvre une manière subtile, non ostentatoire, de vivre le poids et la douleur des mémoires, dans ses sentiments profonds pour l’autre. Une retenue particulièrement sensible dans son dernier roman, Impossibles adieux (Grasset, 2023), lu et mis en scène au festival.

Deux voix se répondent dans Impossibles adieux, deux amies de longue date : la narratrice, Gyeongha, et Inseon, une artiste qui vit au sud de la Corée dans les montagnes de l’île de Jeju. « Peux-tu venir maintenant ? », écrit Inseon à son amie. Victime d’un accident en sculptant des poutres de bois avec une scie électrique, elle est hospitalisée à Séoul, blessée à la main. Ce qui exige trois semaines d’un traitement extrêmement douloureux à l’hôpital. Elle a besoin d’aide. Elles ne se sont pas vues depuis un an ou deux, ne se parlent guère sans être pour autant fâchées. Elles avaient annulé un projet artistique apparemment secondaire et infaisable, qu’Inseon a poursuivi seule. Elle lui demande de se rendre immédiatement chez elle, à Jeju, pour sauver son oiseau, un perroquet qui mourra s’il ne peut manger et boire. La maison est isolée dans la montagne et les tempêtes de neige. C’est très loin et difficile d’accès (une heure et demie d’avion, puis une heure ou deux en bus). Après une vive querelle, la narratrice accepte. Elle attrape le dernier vol, puis le voyage devient un long calvaire de plusieurs heures de marche dans la nuit, et dans la neige, la solitude, l’attente des bus, le froid, le risque de se perdre. On lit ce voyage comme un retour à l’autre, à une amitié faite de solidarité et de douleur. Engloutis par la neige, les souvenirs remontent de leurs discussions passées, des récits d’avant. Désespérée, Gyeongha s’apprête à mourir dans le noir et le silence de la neige. Et puis, elle détecte une lumière, celle de l’atelier d’Inseon. Elle est arrivée, sauvera-t-elle l’oiseau ?
Une lecture de cette première partie du livre, intitulée « Oiseau », a été mise en scène par Julie Deliquet, dans la cour d’honneur du Palais des Papes, une cour blanche, deux lectrices habillées en blanc. Une lecture en deux langues. Isabelle Huppert incarne en français la narratrice, et la comédienne coréenne Hyeyoung Lee, l’amie blessée qui répond dans sa langue (sous-titrée). Les premiers moments sont impressionnants, la beauté du texte de Han Kang captive immédiatement, c’est peut-être un rêve, on ne sait pas. D’ailleurs, le saura-t-on jamais ? Une écriture blanche comme la neige qu’il faut à la fois vivre et imaginer. Or la lecture d’Isabelle Huppert est trop distante, délaissée, peu convaincante ; elle efface la douceur du texte tandis que Hyeyoung Lee impose la gravité du moment, sa pénétration du texte, et l’amitié féminine. Ce décalage est malheureux. Han Kang arrive en personne, également en blanc. Elle clôt la lecture par un court rappel des massacres de la population de l’île en 1948-1949.
La metteure en scène italienne Daria Deflorian, qui avait déjà monté au Festival d’Automne à Paris l’an dernier le roman précédent de Han Kang La végétarienne, fait ici un choix inverse à celui de Julie Deliquet. Elle se concentre sur la deuxième moitié du roman et réduit le récit lu à une petite demi-heure. On retrouve les deux amies ensemble, on ne sait comment. Elles sont à Jeju, dans la maison d’Inseon, sous la neige omniprésente, autour des grandes poutres préparées par Inseon, en vue du projet de mémorial aux victimes de 1948, dont plusieurs membres de sa famille, qu’elles avaient abandonnés. Au milieu de ces poutres qui délimitent l’espace de leur relation, une tendresse subtile s’établit entre les deux femmes. Les yeux d’Inseon « luisent, humides et doux », écrit Han Kang dans le roman. Elles ne sont plus seules, chacune devient témoin de l’autre, elles peuvent se parler dans la nuit.
En plus, elles ont les archives ramassées par Inseon durant des années, et celles de sa mère, « rescapée par hasard », qui voulait tout dire à sa fille avant que sa maladie d’Alzheimer ne l’en empêche. L’extrême violence des récits longtemps interdits en Corée entre dans leurs mémoires par petites touches, à travers des témoignages morcelés ou des souvenirs incongrus. La violence s’amoncelle en une douleur indescriptible, de plus en plus profonde. Les deux femmes la partagent en silence, les mots ne suffisent plus. C’est la nuit, le décor est nu.
Tel est le chemin emprunté par Daria Deflorian vers la « terrible douleur » qui unit ces deux femmes. Son choix d’une mise en scène sobre, sa réduction du texte de Han Kang, n’en font ni un résumé ni une adaptation, dit-elle, mais « une traversée théâtrale » du roman. Une lecture émouvante de cette œuvre. Elle ne décrit pas le contexte historique réduit au minimum. L’expérience des massacres devient universelle. Elle se concentre sur l’empathie de ces deux amies à l’écoute des témoignages des archives, de leur douleur mémorielle dans l’espace et dans le temps, et sur leur collaboration à un projet abandonné qui revient sans cesse. La force de l’amour rend, de fait, les adieux impossibles. Et les deux femmes, « comme deux sœurs qui s’entendraient à merveille », partent ensemble avec une bougie, vers les lieux des exécutions de 1948, dans la neige et dans la nuit, elles y parviennent enfoncées, prises par la neige. La bougie s’éteint.

Le pansori, vieille tradition coréenne, est une manière de dire, et de chanter. Debout, toute en noir, un grand éventail qu’elle ouvre et ferme vivement de la main droite, la performeuse dit un texte, accompagnée par un discret percussionniste qui marque le rythme. Mais le pansori est surtout une manière d’être sur une scène nue, d’incarner tous les personnages, le vent, la tempête ou le cheval. Lee Jaram, vedette du pansori en Corée, nous raconte, avec Lee Jun Hyoung au tambour, une nouvelle de Léon Tolstoï sur la bêtise humaine. Le maître, pressé par des affaires en cours, refuse de passer la nuit chez des hôtes le temps que la tempête se calme. C’est un maître têtu et vénal. Il oblige son serviteur et son cheval à partir malgré la neige, neige, neige. Au bout de quelques heures, bloqués dans les congères, les deux hommes sont gelés au sens propre. Égoïste, le maître abandonne son serviteur et part. C’est une impasse. Le cheval ramène son maître contre son gré, et ça finit mal sous la douce voix de Lee Jaram.
Elle a appris aux spectateurs à souffler comme le vent lorsqu’elle ouvre et agite son éventail dans un sens puis dans un autre. En écoutant le vent souffler dans toute la salle, on se dit que la situation devient grave. Mais nous rions avec plaisir quand le cheval, c’est-à-dire Lee Jaram, rechigne ou mange des carottes.
Elle n’imite pas, mais « construit des images ». Sur la scène vide, elle dessine des paysages avec sa voix, souvent puissante, généralement douce ou ironique, elle chante le texte, accompagnée par le rythme du tambour, ou bien en nous faisant entendre la douleur du cheval ou le désarroi du serviteur qui tente de sauver son maître. « Chaque image, dit-elle, doit être détaillée et »bienveillante ». Je dois parler doucement comme si j’expliquais quelque chose à un proche. Ainsi, les images imaginaires que je dessine dans cet espace vide se déploient différemment pour chaque individu, en écho à sa propre histoire. C’est merveilleux. » En faisant participer le public, elle évite le pathétique, elle cherche à transmettre le récit avec générosité et gentillesse, en mettant chacun devant son paysage avec sa voix, sa chorégraphie et les percussions. Elle se tient à distance du moralisme tolstoïen. Ainsi, en pratiquant avec brio cet art traditionnel, Lee Jaram nous transmet, comme le roman de Han Kang, et sous la neige, non pas une parabole moralisatrice, mais une certaine idée de l’amitié face à la mort. Et de la bonne humeur.
