Certains textes possèdent le pouvoir de paralyser leurs interprètes. C’est, semble-t-il, l’effet (un effet passager, lui souhaite-t-on) qu’a produit sur le jeu de Sandrine Bonnaire la pièce de Sarah Kane (1971-1999). Il faut dire que 4.48 Psychose est âpre, sa teneur violente ; et imposante, l’ombre de la dramaturge, suicidée à vingt-huit ans pendant un nouveau séjour à l’hôpital afin d’y combattre sa dépression, l’institution hospitalière, et la société à travers elles.
« Quand viendra le temps du feu / (et viendra le temps du feu) / le nom des offenseurs sera crié depuis les toits », annonce Sarah Kane, pour qui « la dépression c’est de la colère », pas simplement une maladie. Il faut dire aussi que 4.48 Psychose, écrit en forme de testament peu de temps avant que Kane ne mette fin à ses jours, était encore en rodage quand on l’a vue au Théâtre de l’Atelier début octobre (la pièce y a été créée fin septembre). Il faut dire enfin que la mise en scène de Jacques Osinski offre à son interprète une liberté de jeu pour le moins limitée.
À l’exception d’un micro sur pied disposé en fond de scène à cour, le plateau de l’Atelier est en effet totalement dépouillé, mais sans que les rideaux en aient été enlevés, comme l’avaient fait Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang il y a quinze ans pour La Douleur de Marguerite Duras interprétée par Dominique Blanc sur la même scène qu’on découvrait alors immense. Ici, loin de s’approfondir, l’espace est au contraire barré d’un bout à l’autre par un grand écran sur lequel sont projetés dès le début des extraits du texte de Sarah Kane que Sandrine Bonnaire prononcera ensuite, ou bien des séries de chiffres qu’elle égrène en simultané ; 4 h 48 étant l’horaire auquel parfois, irrégulièrement, elle se réveille, celui aussi de sa mort annoncée – « À 4 : 48 / quand le désespoir me rendra visite / je me pendrai / au son du souffle de mon amour ».

Sur ce fond qui demeure noir la plupart du temps, apparaît dès le début (puisque l’apparition est son mode d’existence scénique) le visage en gros plan de Frédéric Leidgens, qui se tenait aux côtés de Sandrine Bonnaire dans la mise en scène de L’Amante anglaise de Duras qu’avait proposée Jacques Osinski il y a deux ans. Compte tenu de l’écart d’âge entre les deux comédiens et de la façon dont son visage enveloppe littéralement le corps de Sandrine Bonnaire, Frédéric Leidgens y prend des allures de figure paternelle, alors qu’il joue son psychiatre dans la pièce.
La hiérarchisation qui s’insinue de la sorte va d’autant plus à rebours du mouvement du texte que son autrice y faisait parler le médecin qui prétendait parler pour elle en plaçant ses paroles dans la bouche de sa patiente, et uniquement elle. Rien n’y indique, en effet, qu’il soit besoin de faire jouer ces interventions par un second comédien, si bien que le choix d’introduire un dialogue performé à deux voix au sein du monologue original en brise pour partie la qualité intérieure, tout en réduisant là aussi les possibilités offertes à Sandrine Bonnaire de varier son jeu en s’accordant, par exemple, la possibilité de se dédoubler. Techniquement, elle est au surplus contrainte de caler ses répliques – qui en principe n’en étaient pas – sur celles de son partenaire – qui n’en est pas vraiment un puisqu’il est enregistré.
Dans ces conditions, un décalage survient inévitablement au cours du spectacle quand Sandrine Bonnaire « mord » un instant sur le texte de Frédéric Leidgens qui n’est pas sur scène avec elle pour le prévenir. Un incident qui rompt un peu le charme recherché de cet échange spectral, et contribue à faire fourcher la comédienne à plusieurs reprises. La cause n’en revient pas seulement au dispositif ni à la relative précocité de la mise en scène, mais également au fait d’avoir opté pour une scansion répétitive et délibérément monocorde qui peut à tout instant faire s’entrechoquer des mots prononcés sur ce ton trop égal. Sandrine Bonnaire interprète de surcroît 4.48 Psychose volontairement figée, les bras le long du corps, les poings un peu fermés, sans s’autoriser aucun geste ni déplacement pendant toute la durée de sa performance. Et lorsqu’elle parle, sa voix suit invariablement la même inspiration – chaque phrase commence haut puis s’intensifie avant de s’assourdir sur le dernier mot – et le même rythme – toutes sont prononcées par paires entrecoupées d’un silence.
Le procédé est à ce point fixé qu’il en devient par moments presque sentencieux, comme si le texte de Sarah Kane – qui n’est pas exempt d’emphase par endroits, la frontière entre la protestation et la proclamation y étant parfois ténue – prenait dans la bouche de Sandrine Bonnaire une inflexion non pas tragique mais tragédienne, et son récit la cadence d’une récitation. Même les « putain » qu’elle martèle dans plusieurs passages – « La honte la honte la honte / Va te noyer dans ta putain de honte » – sont traités comme de simples ponctuations non modulées, sans éclat, donc, mais sans véritable véhémence non plus ; « putain » devient une virgule parmi d’autres, un tic au lieu du cri espéré. De longs, ainsi qu’ils sont décrits par les didascalies, les silences se font vides.
4.48 Psychose cesse par conséquent d’être dérangeant, même si la nature de ce dérangement mériterait d’être précisée. La façon dont Sarah Kane expose ses tourments, dont elle exacerbe sa singularité qui passerait pour de l’égomanie n’était le fait qu’elle se compte parmi « les anathèmes / les parias de la raison », cette façon-là est parfois plus agaçante que véritablement dérangeante. Aussi ce que son récit a de trop personnel et d’un peu abstrait pour atteindre sur le papier une dimension collective et critique manque-t-il ici d’une voix et d’un corps qui le dépersonnaliseraient justement, et le rendraient terriblement concret, ainsi qu’il aurait pu être.
