De Shakespeare à Ibsen, plusieurs spectacles de cette édition du festival d’Avignon questionnent la manière dont on fait passer des œuvres canoniques dans notre présent. Quels enjeux s’y expriment, quelles formes s’imposent, comment les joue-t-on ? Nombre de questions qui témoignent de la vitalité de ces classiques et nous obligent à les repenser comme représentations et discours pour aujourd’hui.
« C’est Shakespeare qu’ils n’aiment pas », s’indignait Simone de Beauvoir en voyant les critiques éreinter Le Roi Lear de Charles Dullin. Deux ans plus tard, le Richard II de Jean Vilar amorçait un mouvement inverse, jusqu’à faire de Shakespeare l’un des auteurs les plus joués du festival, dans des versions intégrales ou abrégées dont certaines désormais inscrites dans la légende d’Avignon. Il reste présent au programme comme un fantôme du passé avec Casting Lear, un Hamlet itinérant, un Last Hamlet, une mise en voix de Lear for real à la Maison Jean Vilar. S’il semble avoir plus de succès dans le Off, avec trente-cinq titres inspirés par, d’après, autour de Shakespeare, la plupart sont des versions raccourcies, recyclées pour l’accommoder aux questions pressantes d’aujourd’hui.
Pourquoi l’itinérance ? Pour se rapprocher de Shakespeare à ses débuts, et faire circuler la bonne parole, « une manière de faire économique et écologique qui a du sens aujourd’hui ». Ce Hamlet se produit dans une douzaine de communes aux alentours d’Avignon. Écologique, si on veut. La plupart des spectateurs sont venus en voiture à Barbentane, faute de transport en commun assurant le retour.
Après avoir mis en scène Hamlet avec quinze, neuf, puis cinq acteurs, Thibault Perrenoud réduit cette fois la distribution à trois, plus l’aide occasionnelle du régisseur, et un rôle muet, celui du roi Claudius, confié à un figurant bénévole pris dans le public. Ophélie relève ses cheveux en chignon pour devenir Gertrude, qui s’approprie le texte de son époux, et exerce le pouvoir à sa place, mais ni elle ni Claudius ne concoctent le meurtre de Hamlet. Laërte l’organise tout seul, et demande au roi potiche d’apporter un verre de poison qu’il fera boire à Hamlet au cas où son fleuret n’y suffirait pas. Laërte est aussi Horatio, l’ancien pote de Hamlet à Wittenberg, et Polonius en mettant une veste et des lunettes. Le régisseur le relaie quand Horatio cumule ses répliques et celles du fossoyeur.

Ne comptant guère sur l’humour de Hamlet pour amuser l’auditoire, Perrenoud se livre à toutes sortes de pitreries parfois drôles. Lorsque Ophélie confie à son père que Hamlet a surgi défroqué devant elle, il entre le froc autour des chevilles. Polonius n’a pas joué Jules César dans sa jeunesse mais Hécube. Pas Hécube, corrige Hamlet, clin d’œil à la pièce de Tiago Rodrigues, pourtant il va jouer le rôle de la reine de comédie. Tous deux dansent en caleçon. L’obscénité des chansons d’Ophélie est soulignée par les gestes. Hamlet tue Polonius à coups de pistolet. Quand il propose à Laërte un duel au fleuret, les acteurs s’immobilisent et tombent l’un après l’autre à l’annonce de leur mort, y compris Claudius, qui comprend après force signaux qu’il doit tomber lui aussi.
Clément Camar-Mercier a orné sa traduction de kyrielles de mots aux sonorités proches, calembours, paronomases, piquant à droite et à gauche quelques répliques bien frappées, dont « Un peu plus que neveu, moins fils que tu ne veux » emprunté à Jean-Michel Déprats, comme l’avait fait jadis Patrice Chéreau. Les acteurs maintiennent un équilibre précaire entre la parodie et l’emphase déclamatoire. Le récit de la mort d’Ophélie est un des rares moments d’émotion. L’ingénieux entretissage des tirades et des rôles, l’énergie de la mise en scène, l’ardeur passionnée du jeu ne parviennent pas tout à fait à susciter l’enthousiasme de l’auditoire.
Invitée par ARTCENA et France Culture à écrire une fiction autour d’un personnage de Shakespeare, Claudine Galea a choisi Lear pour le projeter dans notre siècle. Ainsi, « Daddy Lear », pensionnaire dans un Ehpad, enfreint toutes les règles de savoir-vivre de l’établissement, mais la directrice rassure sa fille, tout va bien, c’est un séducteur, certes très indiscipliné, très autoritaire, mais qui les fait beaucoup rire. D’abord indulgente, puis de plus en plus irritée par ses foucades, elle le déclare ingérable, insupportable, et quitte la scène, l’abandonnant à la rage et aux frustrations qu’il déverse au téléphone. Daddy Lear harcèle sa fille de coups de fil, l’accuse d’ingratitude, de trahison, la supplie de le sortir de cet enfer, use de toutes les ruses pour la faire venir, jure qu’il ne veut plus jamais la voir, la menace de se suicider. Se déshabille comme Lear sur la lande. Messagerie : Rappelle papa. Le roi c’est moi. Je vous déshérite. Quand viens-tu me chercher ? Ici ils sont tous vieux et moches. Tu n’es plus ma fille. Je deviens fou ici, je tooooombe. Rappelle papa.
Une revue efficace, déchirante, de ce que doit endurer un patient captif de sa vieillesse, condamné à ce désespérant seuil de transition vers la mort. Quand il se tait, sa fille vient faire entendre l’autre version, tout aussi douloureuse, de leur relation, l’autorité tyrannique possessive qu’il exerce sur elle, ses cadeaux empoisonnés, la torture de ce lien père-fille qu’elle subit depuis l’enfance, l’amour différent qu’elle lui porte, le soulagement quand il est parti en maison de retraite. La voix de la partie adverse, souvent peu audible dans la représentation des filles dénaturées du vieux roi, prend ici toute son ampleur.
En fin de festival, Andrea Jiménez propose une version intime de la pièce, donnant chaque soir le rôle de Lear à un acteur différent pour tenter de comprendre la violence de sa relation avec son propre père, lancer un geste de rébellion à la fois contre son géniteur et contre « l’idée du génie incontestable » afin de se positionner en tant qu’artiste, geste qui éclaire d’un jour nouveau les rapports tendus des metteurs en scène actuels avec ce heavy father encombrant.
Fable sympathique, adressée aux enfants et aux adultes, sur la complexité des liens sociaux, la peur du changement qui tient les mailles du filet unies coûte que coûte, l’ivresse de la liberté et les nouvelles épreuves quand on ose s’en détacher. Cinq bras cassés avancent enchaînés en file indienne, font passer les mots d’ordre de proche en proche, chacun chargé d’un accessoire de randonneur, le dernier traînant une plante verte qu’il entoure de soins. La plante a besoin d’eau. Une sixième personne surgit, leur tend une gourde, hors de portée, et suggère au porteur de plante de se désencorder, ce qu’il fait, franchit d’un pas hésitant les mailles du filet. Quand les autres l’imitent, le filet étalé sur le plateau, recouvert de feuilles mortes, leur saisit les chevilles. L’intruse voudrait se joindre à eux, mais peine à se faire accepter et leur demande ce qu’ils ont en commun, le sang, les goûts, les affinités ? Les contours du groupe sont mal définis. Qu’est-ce qui fait famille ? Peut-on ou non accepter la nouvelle venue, pratiquer l’adoption citoyenne comme au Canada, en faire bénéficier un chien aimé, un père d’élection, des célébrités admirées, par exemple Frida Kahlo, Aya Nakamura ? Chacun s’interroge, et fait surgir entre eux une foule de désaccords jusqu’à ce qu’ils s’avisent qu’ils ont tous faim. Là les chamailleries repartent de plus belle : dans quel ordre doivent-ils se servir ? faut-il d’abord peler ou d’abord découper l’orange à partager ?

Dernière étape du projet : « Démonter les remparts pour finir le pont ». Après Shakespeare, Cervantès, Eschyle, Gwenaël Morin s’inspire de l’Américain Eugene O’Neill (1888-1953) et de sa version modernisée de l’Orestie, traduite par Louis-Charles Sirjacq. Si Les Perses avait déçu, cette fois l’adaptation est assez réussie, bien que la version d’O’Neill efface les grands thèmes antiques, comme l’instauration de la justice humaine à la fin des Euménides.
Nous sommes aux États-Unis après la guerre de Sécession. L’esclavage est aboli, Lincoln vient d’être assassiné. Les acteurs qui se partageaient les rôles du Songe sont tour à tour les protagonistes et le chœur d’une nouvelle tragédie de la vengeance. Le général Ezra Mannon est assassiné par son épouse, non parce qu’il a sacrifié leur fille Iphigénie, mais parce qu’elle rêve de poursuivre librement sa liaison avec son jeune amant, le capitaine Brant. Lavinia, qui vouait à son père un amour sans borne, fait assassiner l’amant par son frère Orin, provoquant ainsi le suicide de sa mère. Complication imprévue, elle découvre qu’Adam Brant est son demi-frère, fils d’une misérable domestique. Les dieux ont déserté mais O’Neill vient de découvrir l’Œdipe de la psychanalyse.
Pour Morin, la trilogie d’O’Neill contient en germe l’Amérique d’aujourd’hui. Lavinia et Orin sont à ses yeux « la préfiguration du monde à venir ». Le spectacle est conduit par une sorte de Monsieur Loyal, le talentueux Julian Eggerick, qui lit d’une voix neutre les didascalies tout en gardant un œil critique sur les protagonistes.
Thomas Ostermeier avait donné Un ennemi du peuple à Avignon avec la troupe de la Schaubühne en 2013, où le public était invité à débattre avec les acteurs, débat mené avec maestria, malgré l’obstacle de la langue, sur le thème de la crise de la démocratie. Sans surprise, le docteur Stockmann avait recueilli tous les suffrages. Brigitte Salino soulignait alors dans Le Monde combien les questions soulevées traversaient la société : « pouvoir et compromissions de la presse, santé publique soumise aux intérêts de groupes financiers, menace écologique, verrouillage et cynisme de la classe politique ». Elles sont encore plus d’actualité aujourd’hui.
Christiane Jatahy donne la parole aux spectateurs en les recrutant pour constituer le jury d’un tribunal social, et laisse aussi la conclusion ouverte avec deux dénouements, selon que Stockmann est déclaré coupable ou acquitté. La pièce qu’elle fait entendre est bien différente. Première annonce : « La vérité est morte », il n’y a que des versions variables des faits. Inadmissible pour l’acteur Wagner Moura, qui a commencé sa vie professionnelle dans le journalisme, et évoque la censure exercée sur le cinéma brésilien par le régime de Bolsonaro. Le docteur Stockmann est un scientifique mais personne ne l’écoute, de même qu’aujourd’hui, malgré les canicules à répétition, on préfère ne pas entendre les lanceurs d’alerte. Loin de soutenir le combat du médecin, sa femme le supplie de renoncer, et la plaidoirie au nom des enfants qui vont mourir de faim si les thermes sont fermés fait mouche. L’acquittement prononcé ce soir-là, huit voix contre quatre, n’a pas fait l’objet d’un débat mais seulement d’un vote.
Le débat contradictoire entre Stockmann et sa fille d’un côté, son accusateur de l’autre, atteint un niveau de violence maximal quand les deux frères se battent, prêts à s’entretuer. Stockmann soutient qu’un homme seul peut avoir raison contre tous. Il cite des précédents, Jésus, ou le cas de Hitler, élu démocratiquement, et dénonce le principe démocratique qui donne le pouvoir à la foule vulgaire au lieu de le faire exercer par une élite. C’est ce discours qui avait été vivement reproché à Ibsen. Que Stockmann ait raison sur le fond dans sa défense de la vérité, quand on lui soutient que la vérité n’existe pas, n’a pas suffi à lui valoir l’acquittement à l’unanimité.
