Avignon, l’écriture et la sexualité

Au-delà des sempiternels débats sur l’état du théâtre, le renouvellement de ses formes ou son atonie, il faut se recentrer sur les spectacles qui nous bouleversent, nous bousculent. Malgré leur difficulté, il faut plonger dans la Trilogie des chiennes de la Brésilienne Carolina Bianchi et dans le HOW ROMANTIC de Katerina Andreou.


Un point d’interrogation en guise de logo de la 80e édition du festival d’Avignon ! À l’issue de sa dernière année comme directeur, Tiago Rodrigues a « brandi le drapeau des questions » qu’il laissera inévitablement flotter. Ces questions sont récurrentes. Elles ont animé les conversations ou les polémiques dans les rues bondées d’une Avignon étouffante. Cette année, la canicule a battu des records, et, sans doute plus que les autres fois, on a radoté sur les évolutions de la forme théâtrale. On s’est plaint de la longueur des spectacles, de l’excès des vidéos ou de la disparition des « grands textes » au profit des improvisations et des performances, sans parler des effroyables musiques répétitives… 

Essayons d’éviter ces rengaines ! Nous préférons nous arrêter – avant d’en venir, la prochaine fois, au coréen, la langue invitée – sur seulement deux spectacles qui nous ont impressionné dans la seconde partie du festival. Ils symbolisent ce que nous avons trouvé de mieux dans cette programmation. La longue Trilogie des chiennes de la Brésilienne Carolina Bianchi, tout aussi contestée qu’applaudie, est un de ces grands spectacles qui remuent les spectateurs. Tandis que la chorégraphe grecque Katerina Andreou propose « une sorte de contamination joyeuse pour mobiliser les corps », intitulée HOW ROMANTIC.

Carolina Bianchi, Cara de Cavalo | Trilogia Cadela Força, capitulos I, II, III. Mise en scène de Carolina Bianchi. Opéra du Grand Avignon. En 2026, 19 septembre-2 octobre, Théâtre de l’Odéon (Festival d’Automne à Paris).

La création théâtrale de Carolina Bianchi pourrait, à première vue, être rapprochée de celle de Julien Gosselin qui a ouvert le festival. Comme lui, elle désagrège les formes, multiplie les regards, cherche un « spectacle total ». L’ensemble de la trilogie dure dix heures. Mais elle n’emprunte pas la même direction. Gosselin se veut politique, il s’intéresse au destin d’un groupe de jeunes poètes chiliens, grisés par les libertés nées durant les trois années de l’Unité populaire de Salvador Allende en 1970-1973, ils incarnent l’espoir d’une révolution et sont assassinés par d’anciens nazis qui grouillent autour de Pinochet en septembre 1973 ; vingt ans plus tard, quand l’assassin est identifié et repéré par un mystérieux détective, Gosselin, fasciné par le mal, inspiré par Roberto Bolaño, poète de cette génération, attise, sous les auspices de Maldoror et d’une ambitieuse mise en scène, les affres de la vengeance.

A Noiva e o Boa Noite Cinderela, Capítulo 1 de Trilogia Cadela Força / Carolina Bianchi et Cara de Cavalo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

À l’inverse, le spectacle de Carolina Bianchi se veut intime. Il y a les violences sexuelles et la mort, et une résistance que l’écriture maintient en vie, sans se laisser engloutir par le spectacle. Bianchi privilégie son texte qu’elle affiche parfois en sous-titres pour inviter les spectateurs à le lire. Elle transmet ainsi les pensées des personnages ou les poèmes évoqués. Elle veut établir une connexion au cœur d’elle-même, pour « comprendre les liens entre processus d’écriture et sexualité ». Le résultat est un voyage « fictionnel » : « la sexualité confronte constamment les corps à la désorganisation, au chaos, à une angoisse, et dans le même temps au plaisir ». D’où les corps nus, les positions jugées provocantes – elle se masturbe en lisant un poème. Elle est même endormie par des violeurs autour d’elle, prêts à tout. Les formes de son travail, avertit-elle, « peuvent varier de manière extrême ».  

La Trilogia Cadela Força (Trilogie des chiennes)[1] que la Brésilienne présente avec son collectif « Cara de Cavalo » comprend trois volets et gagne à être vue dans son ensemble. Le festival les a montrés en dix heures ou séparément (ce qui sera possible au Festival d’automne à Paris), en intégrant les deux premiers volets créés en 2023 et 2025. La puissance du spectacle tient justement à cette unité. Opposer les parties entre elles n’a guère de sens, elles forment un ensemble, chacune se concentrant sur un thème : le viol et le féminicide pour la première, suivi de la fraternité et de la place des femmes dans l’art, pour se terminer sur les relations de l’écriture à la sexualité et à la mort. Elle convoque de nombreux maîtres dont elle fait ses pairs. Outre Dante, nous entendons, entre autres, Antonin Artaud, Roberto Bolaño, Sarah Kane, Emily Brontë, ou dans le dernier volet « l’obscène » Emily Dickinson et la Brésilienne Hilda Hilst qui gagnait sa vie en écrivant sous pseudonyme des romans pornographiques et pédophiles. 

La présence de Carolina Bianchi sur scène, son monologue dit, chanté ou dansé, envoûte le public par son charisme. La beauté et le lyrisme retenu du texte en font un long poème qui court en pénétrant toute la trilogie. Dans le troisième chapitre créé à ce festival, intitulé « Uma Luz Cordial » (une lumière cordiale), elle se demande comment vient l’écriture : « On peut dire que l’on arrive à la littérature comme on arrive au sexe : mû par une certaine curiosité de quelque chose d’inconnu. » C’est un voyage guidé par « des voix que je n’ai pas toujours été à même d’identifier. Le viol. C’est peut-être ça l’origine ». Elle a elle-même été violée dans son adolescence. Elle s’arrête longuement sur les poèmes d’Emily Dickinson dont elle retient « la mort poétique » en opposition au suicide.  

Acte poétique d’abord – et non récit ou thèse politique –, Trilogie des chiennes, incarné par son autrice, est un spectacle violent et bouleversant, qui pousse à la colère, notamment lorsque l’écrivaine brésilienne Hilda Hilst cite le journal d’une petite fille de huit ans. Elle y raconte naïvement son viol par un adulte, subi avec le consentement des parents qui en tirent de l’argent. Pire, certains spectateurs (des hommes !), à l’écoute des détails, rient dans la salle ! Heureusement, une voix féminine les fait taire ! La performance et le théâtre se sont retrouvés.

De grande tenue, malgré quelques longueurs, dérangeante par ce qu’elle dit et montre, cette œuvre de Carolina Bianchi se déplace dans des formes changeantes. Elle va et vient entre performances, improvisations, chorégraphie, muses et lumières éblouissantes, déclamations poétiques, jeux d’acteurs ou postures théâtrales. Denses, difficiles à supporter par moments, ces dix heures sont magnifiques. Ovationnées par le public, elles se perçoivent à fleur de peau.

HOW ROMANTIC, Katerina Andreou et Carte Blanche © © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Katerina Andreou et Carte Blanche | HOW ROMANTIC. Chorégraphie de Katerina Andreou. La Fabrica du Festival d’Avignon. En 2026, 4-5 septembre La Comédie de Genève (Suisse), 3 novembre, le Parvis (Tarbes), 5 novembre, L’Escale NEUF NEUF (Festival Toulouse), 7-8 novembre, Roma Europa (Italie), 13 novembre, Le Volcan (Le Havre), 19-21 novembre, T2G (Théâtre de Gennevilliers).

Sept femmes et sept hommes arrivent lentement, les pas désordonnés, ils ne se connaissent apparemment pas ; en jeans, chemises à carreaux, teeshirts ou longues jupes, ils et elles s’assoient au bord d’une estrade longue, étroite, qui ressemble à un trottoir surélevé, ils attendent, s’adressent parfois à leur voisin ou voisine, quelques sourires… Et puis une musique explose. Répétitive et entrainante, elle réveille des gestes inattendus. Tous se lèvent, s’agitent, dansent, chacun pour soi, puis vers d’autres, des mouvements saccadés, sur place ou en arpentant l’estrade ; à gauche, une danseuse assise sur le bord fixe le lointain, à ses pieds un danseur en chemise colorée l’ignore, à genoux près d’elle, le visage plaqué sur le trottoir ; la musique insiste, les deux se balancent en directions opposées puis se rapprochent. Au-dessus, on marche, on se rapproche par couples, on se désunit, on change de partenaire, tous marchent en des gestes mécaniques. L’énergie joyeusement partagée les mobilise face à l’urgence de résister.

La chorégraphe grecque Katerina Andreou a travaillé, à leur demande, avec la fameuse compagnie nationale de danse de Norvège, Carte Blanche. Une proposition qu’elle a voulu consacrer aux aléas du couple en nos temps difficiles. Elle s’est inspirée des « marathons de la danse » aux États-Unis pendant la Grande Dépression des années 1930. Des couples sans argent dansaient jusqu’à l’épuisement sous un chapiteau, espérant gagner quelques centaines de dollars. Une compétition tragique que l’on a vue dans le film de Sidney Pollack On achève bien les chevaux (1969).

Katerina Andreou en tire une incarnation du mal-être de la société, qui ne sait plus où elle va, avec qui, pour quoi faire et pour combien de temps. Une femme reste un moment debout, seule, les yeux fixés sur le public, une autre la prend dans son mouvement ; s’unissent des couples du même sexe ou hétéros, ils s’écartent dans la pénombre derrière le trottoir, s’embrassent ou pas, réapparaissent, se séparent. Un homme arpente l’estrade, traîne des pieds. La musique s’éloigne, une danseuse s’ennuie, seule devant le trottoir. La chorégraphe a voulu « tracer une ligne entre le groupe et le couple […] pour faire apparaître une conscience de l’intime qui passe par le fait d’être regardé, par un public mais aussi par les autres interprètes ». Et c’est très stimulant. Nous assistons à ce jeu de regards entre couples, au sein des couples, avec le public ou pour soi. Et à un état d’urgence. Si vous cessez de danser, vous êtes mort, comme dans le film de Pollack.

Le lien entre les couples en crise et le désir de survivre par la danse prend ses racines dans un contexte déprimant qui ressemble beaucoup à celui des années 1930. D’où l’ambigüité du titre, How Romantic. Katerina Andreou lui donne un double sens, la grâce de regarder ou de vivre quelque chose, et la tristesse devant le cynisme du contexte. « Le regard nous permet de témoigner de cette souffrance-là, de cette lutte pour la survie. La détresse devient partageable parce que la danse et son intensité physique sont capables de contaminer même le témoin, de donner envie de bouger à tous les corps. » Un spectacle qui empêche de dormir.


[1] Le texte intégral des trois volets, Carolina Bianchi, Trilogie des chiennes, traduit du portugais (Brésil) par Thomas Resendes, est disponible en trois courts volumes aux éditions Les solitaires intempestifs (2024-2026).

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