Après cinquante-cinq ans d’attente, la traduction en français par Jacques Bouveresse (1940-2021) du maître livre de Rudolf Carnap est enfin éditée. On comprend que Gallimard ait pu hésiter, tant est austère cette Syntaxe logique du langage. Peut-être l’éditeur a-t-il perçu que le temps était venu et qu’une nouvelle génération serait plus susceptible que les précédentes de se précipiter vers cet objet singulier.
Quoique allemand de naissance, Rudolf Carnap (1891-1970) relevait du champ qu’on pourrait dire autrichien et qu’a particulièrement illustré ce qu’on a continué d’appeler le Cercle de Vienne même après l’exil américain consécutif à la prise du pouvoir par les nazis. Comme du côté heideggérien, l’ambition était de sortir de la métaphysique, en l’accomplissant et en la dépassant, ou bien en la refusant au profit d’une démarche proprement scientifique, héritière des Lumières. Près d’un siècle après, cette ambition partagée nous paraît illusoire en ce que l’on ne sort pas de la métaphysique aussi aisément qu’on a pu le croire. Ce que l’on reprochait à Heidegger – en particulier, un flou conceptuel associé à un ton oraculaire – n’aurait pas dissoné à n’importe quelle autre époque, où l’on ne refusait pas l’idée d’un accomplissement religieux de la philosophie. Quant au rationalisme viennois, sa volonté de scientificité ne l’a pas empêché de retrouver des thématiques qu’on n’aurait pas hésité à qualifier de métaphysiques en un temps où ce mot n’était pas connoté négativement.
La question fondamentale de la philosophie est liée à l’insurmontable écart entre la généralité du langage et les particularités de la réalité : que peut-il en être, dans ces conditions, de la vérité ? Si quelque chose de la réalité échappe toujours à l’emprise du langage, faut-il en déduire que toute vérité est inatteignable en rigueur ? Dans la perspective de Heidegger, la vérité ne peut être formulée ; le langage peut tout au plus préparer à une écoute fine, constituer une ouverture à l’éclat de la vérité, à son dévoilement. Il y a quelque trace de la vérité dans le langage, que révèle à l’auditeur attentif l’écoute de la charge, en particulier étymologique et plus généralement poétique, du mot isolé. Ce quelque chose ne peut être expliqué puisque ce serait retomber dans la banalité du mot et perdre la richesse de sens accumulée au fil des siècles poétiques.
Au contraire de cette conception sémantique, Carnap développe une conception syntaxique, dans laquelle ce n’est pas le sens propre à chaque mot qui importe mais la logique du langage, ce qu’il appelle la syntaxe, entendue comme la puissance argumentative des diverses propositions dont l’enchaînement peut être porteur de vérité. Peu importe à ses yeux la valeur sémantique des mots, seule compte la rigueur du raisonnement, c’est-à-dire l’enchaînement des arguments. C’est peut-être décevant mais on peut espérer formuler ainsi des énoncés porteurs de quelque vérité, si partielle soit-elle. On est dans le registre de la démarche scientifique, dont le caractère essentiel est d’être toujours soumise à l’épreuve de la discussion.
Carnap et Heidegger appartenaient à la même génération et partageaient certaines évidences telles que la représentation du platonisme comme d’une espèce d’idéalisme au sens le moins élogieux du mot. Nous voyons désormais les choses un peu différemment : la revendication socratique de séparer clairement ce que l’on sait vraiment de ce que l’on croit savoir nous apparaît comme l’exigence fondatrice de la démarche scientifique. Un de ses corollaires est l’importance attribuée au dialogue. Un lecteur de Heidegger ne peut qu’être frappé par l’extrême solitude de son propos. Aucun dialogue avec ses auditeurs ni avec d’autres philosophes, uniquement des exclusives jetées contre ceux qui n’admirent pas dans le silence de l’émotion. On a beaucoup ironisé sur les calembours et les étymologies fantaisistes dont abuse Heidegger. S’arrêter à cette critique serait rester en deçà de l’essentiel, qui est sa conception silencieuse de la vérité, dont un des aspects est la tentative d’utiliser les mots pour leur puissance évocatrice.

Il en va tout autrement avec Carnap : ses livres sont un incessant dialogue avec des égaux, une suite de désaccords reconnus puis dépassés avec tels et tels penseurs, nommés ou pas. Les citations et quasi-citations occupent une place considérable dans son livre puisque penser, c’est discuter, argumenter. Carnap nomme tous ceux avec qui il a discuté et dont les arguments l’ont amené à affiner sa pensée. Ces recherches « exigent la coopération d’un grand nombre de travailleurs intellectuels » dans une perspective de perfectionnement pour traiter des problème multiples et urgents de la logique de la science. Pour honorer sa dette, il nomme Frege qui fut son maître, Russell et Whitehead les coauteurs des Principia Mathematica, et aussi Tarski, Gödel, Schlick, Wittgenstein, tous les plus grands noms de la logique mathématique des années 1920 et 1930, avant de rencontrer les collègues californiens.
On n’est pas là devant la simple politesse universitaire appelant à remercier tous ceux auprès de qui on se reconnaît une dette, ce n’est pas non plus une manière élégante d’intégrer au texte rédigé ce qui fait ordinairement l’objet de notes infrapaginales. C’est le contenu même du livre que de rendre compte de semblables débats, de même que les Dialogues sont les livres de Platon et que les progrès des sciences sont produits par l’incessante discussion des scientifiques, leurs inachevables débats.
Même si les philosophes se partagent volontiers en fonction des disciplines extérieures qui intéressent chacun, beaucoup sont « philosophes de » quelque domaine qui peut aussi bien être l’histoire, le droit, la biologie, la politique, ou tout ce qu’on voudra, au gré des circonstances intellectuelles, des modes de l’époque, des affinités et des goûts personnels. On peut ainsi se définir comme « philosophe des mathématiques ». Auquel cas on se retrouve plutôt du côté des logiciens. Les frontières en la matière ne sont pas clairement tranchées et les mêmes théoriciens peuvent se définir tantôt d’une manière, tantôt d’une autre. C’est que les mathématiques ne sont pas un secteur parmi d’autres auxquels les philosophes pourraient s’intéresser au même titre. D’abord parce qu’on leur doit l’élaboration d’un langage pleinement rationnel qui peut servir dans la plupart des champs de la connaissance. Ensuite, parce qu’elles constituent, depuis la fondation platonicienne, le cœur de la philosophie, osons le mot « métaphysique » (qui choquait tellement Carnap), pour désigner le lieu où se joue la question de la vérité.
Celle-ci s’est posée avec acuité au début du XXe siècle, après qu’on eut osé introduire dans le champ mathématique le concept d’infini en le considérant comme opératoire. On a pu se demander si ce n’était pas se laisser fasciner par un vertigineux verbalisme. Que valaient des démonstrations assurément rigoureuses mais dont on était incapable de dire si elles renvoyaient à une quelconque réalité objective ? Ne risquait-on pas de graves périls à distinguer ainsi le vrai du démontrable ? La question s’est posée dans toute son acuité avec le théorème de Gödel (1931) selon lequel une théorie assez forte pour exprimer l’arithmétique élémentaire contient nécessairement des éléments indémontrables.
À la suite en particulier d’intenses discussions avec Gödel, Carnap a élaboré une réponse qui fut reçue par les logiciens comme une bonne base de débats : distinguer deux « langues » afin de séparer nettement ce que l’on pourrait qualifier d’usage linguistique des mathématiques, de son usage heuristique. D’une part, on dispose d’un langage rationnellement idéal dont l’utilité est reconnue dans les divers champs scientifiques. D’autre part, ce langage mathématique peut prendre comme objet de recherche les mathématiques elles-mêmes.
Un énoncé démontré ne saurait être faux, mais est-il vrai pour autant ? Y a-t-il du sens à distinguer le vrai du démontrable ? Autrement dit : la recherche mathématique consiste-t-elle à construire tout ce que l’on voudra à la seule condition de ne pas se heurter à des contradictions ou bien faut-il considérer qu’existe un univers mathématique qu’il s’agirait d’explorer un peu comme tentent de le faire dans leur domaine les physiciens atomistes avec leurs accélérateurs de particules ?
En parlant de « syntaxe », c’est-à-dire en refusant d’entrer dans des considérations sémantiques, Carnap élimine le problème de l’existence d’une vérité (mathématique). On doit se contenter du démontrable, c’est-à-dire de la rigueur de la démonstration, quitte à admettre d’en changer si cela s’avère nécessaire. Carnap considère que « la logique de la science n’est pas autre chose que la syntaxe logique du langage de la science », sachant que par « syntaxe logique » il faut entendre « le système qui comprend les règles de formation et les règles de transformation ». Autant dire que « la logique s’occupe du traitement formel des propositions ». Gödel oppose à Carnap qu’interpréter « analytique » comme « vide de contenu » serait une erreur commise par la conception syntaxique. On peut lui répondre que cette « erreur » vaut au moins comme une mesure d’hygiène pour éviter les problèmes insolubles liés à l’effort de dire le vrai au-delà du démontrable. Au pire, mettons que ce peut être une habile voie de contournement – qui laisse entière la question fondamentale.
