La carte et les territoires

Le dernier roman de François Bégaudeau s’ouvre sur une étrange carte du Tendre. À la topographie tout allégorique du roman précieux, l’auteur substitue une géographie du concret, plus rugueuse que mièvre : nul fleuve d’Inclination ou lac d’Indifférence ici, mais la rocade Nord, l’A6, l’UGC Ciné Cité ou l’entrepôt logistique d’Amazon. Pour le reste, c’est la même question qui anime l’écrivain : la rencontre amoureuse nous pousse-t-elle à une traversée des territoires ? Y a-t-il au contraire un déterminisme des places qui empêche de se déporter dans l’univers de l’autre ? Peut-on encore aimer qui n’est pas de notre milieu ? Sommes-nous, plus que jamais, assignés à résidence ?


François Bégaudeau, En guerre. Verticales, 298 p., 20 € 


Pour les besoins de son enquête, le narrateur se fait démiurge, à la manière de ces romanciers réalistes qui aimaient inventer tout un microcosme avant de le scruter à la loupe. Devant la carte dépliée de l’agglomération amiénoise (la ville n’est jamais nommée en tant que telle, seuls quelques indices permettent de le suggérer), il va donc reconstituer les trajectoires de deux personnages que tout oppose. Il y a la ligne Louisa Makhloufi, dont les déplacements se cantonnent à la banlieue nord et à la grande périphérie, au gré de ses multiples affectations intérimaires ; il y a la ligne Romain Praisse, plus radiale, qui va du centre de la ville jusqu’aux médiathèques de la proche couronne, où le conduit souvent son travail de chargé de mission au Bureau régional des affaires culturelles : « Sur une carte de la ville, les traits noirs et rouges figurant leurs déplacements réguliers respectifs ne fusionnent qu’au niveau du tronçon supérieur de la rue de la Résistance, bordée en amont par le magasin H&M, en aval par une agence de la Société générale. À supposer que leurs emplois du temps dépareillés permettent qu’ils y progressent au même moment, il est douteux que leurs regards se croisent […]. En somme un contact ne s’établira que si tous les deux se trouvent stationner assez longtemps dans le même espace clos. […] Demeureraient-ils encore cent ans dans cette ville que la probabilité qu’ils se croisent, s’avisent et s’entreprennent resterait à peu près nulle ».

Contre les multiples déterminismes qui cloisonnent ces parcours de vies, l’auteur va alors faire jouer la surdétermination de la littérature, les chemins de traverse qu’autorise la pleine imagination. Le roman peut alors commencer : il lui faut juste trouver le prétexte qui, après divers enchaînements, conduira à l’intersection des lignes Louisa et Romain. Ce prétexte, il le trouve en la personne de Cristiano Cunhal, compagnon de Louisa et technicien outilleur chez Ecolex, licencié du jour au lendemain à la suite d’un plan social et du rachat de son usine par un investisseur étranger. Ironie du sort : c’est bien Cristiano, l’ancien fabricant de « connecteurs » qui, malgré lui, va faire la jonction entre les deux univers ; ce n’est pas Romain, pourtant conseiller en « Décloisonnement et vivre-ensemble » pour la politique culturelle de la métropole. On laisse le lecteur découvrir comment Romain finira par rencontrer Louisa. Mentionnons simplement que c’est au Joining, discothèque bon marché du centre-ville – carrefour des désirs entre le centre et la périphérie – qu’aura lieu la scène de première rencontre.

François Bégaudeau, En guerre

Francois Bégaudeau © Jean-Luc Bertini

Dans ce Cluedo conjugal, on le voit, tout signifie, tout relève de l’espace du lisible. Et c’est bien là que veut nous conduire Bégaudeau. Car, passée la maigreur volontaire de l’intrigue – une histoire d’amour impossible entre une jeune banlieusarde et un petit-bourgeois pétri d’humanisme bon teint, le tout sur fond de fracture sociale et de crise économique –, le roman se double d’une ambition sémiologique, bien plus désenchantée qu’il n’y paraît. Les goûts, les codes vestimentaires, les manières de parler, les divertissements, l’usage des plaisirs, le paraître social, les rites collectifs, les prénoms, les objets, les fétiches : tout fait sens, tout sépare, tout cloisonne. Il n’est pas jusqu’aux odeurs qui ne portent la trace de la grande zébrure de classe. L’odeur de la banlieue, souvent chargée des effluves industriels que Louisa subit malgré elle, n’est pas l’odeur renfermée de l’habitat bohème que s’est choisi Romain, comme une pauvreté d’élection à l’intérieur de son immeuble bourgeois.

S’il évoque ces géographies qui ne communiquent plus entre elles, ces continents à la dérive que seule l’hypocrisie politique peut encore croire « interconnectés », le roman de Bégaudeau explore surtout les failles d’une France divisée dans ses langages. Géographie des parlers contemporains, En guerre est un roman des sociolectes bien plus qu’un roman sociologique, et c’est cela qui fait sa force : en échappant au discours de raison, que toujours menace la généralité d’une thèse, il préfère la seule force de l’illustration, sans que la voix du jugement soit repérable. Ici, la langue bruisse dans d’infinis cadastres spécialisés, ou, au contraire, s’empoisse à l’intérieur de formes qu’elle maîtrise mal. Le livre est en grande partie le récit de cet hiatus grammatical qui menace nos formes de socialisation, à une époque où, comme l’écrit Bégaudeau, « le nous des uns demeur[e] sans rapport avec le nous des autres » ; la guerre des langages, pour feutrée qu’elle paraisse, ne cesse pourtant d’excommunier, de créer des poches d’incommunicabilité à mesure même que grandit son appétit communicationnel. Le talent de François Bégaudeau, c’est de la faire résonner dans toutes ses intonations, de faire entendre chacun de ses accents, comme pour mieux nous laver de la surdité qu’on lui oppose alors qu’elle est devenue notre musique de fond.

François Bégaudeau, En guerre

Un entrepôt d’Amazon

D’où cette encyclopédie des discours de notre temps qui vaut comme la loquèle automate à travers laquelle parlent nos existences, et que l’auteur enregistre, scrupuleusement, page après page. Il y a le discours de management appliqué dans lequel excelle Catherine Tendron ; il y a le discours du piquet de grève, collectif et gentiment belliqueux ; il y a le discours de Louisa, auto-motivationnel, glané sur YouTube sous la forme de courts aphorismes ; il y a le discours de Pôle Emploi, à l’aise dans le maniement des acronymes et dans la récitation mécanique de procédures-bilans ; il y a le discours de toutes les enseignes d’intérim, novlangue hallucinée, mi-techniciste, mi-anglophone ; il y a le discours des investisseurs et grands patrons de tout poil, dont le lexique est avant tout comptable et juridique ; il y a le discours intellectuel (celui des psychologues, des écrivains, des avocats), capable de monter en généralité ou d’inverser les perspectives critiques à coup de génitifs bien placés ; il y a le discours confortable des petites coteries bourgeoises, discours de la convivialité et des débats thématiques (« qu’est-ce que le populisme ? » ; « qu’est-ce que le féminisme ? » ; « qu’est-ce que l’écologie politique ? »), discours qui jouit de son propre discours et qui n’aime rien tant que parler au nom de ceux qui ne parlent pas (les racisés, les immigrés, les femmes, les ouvriers) ; il y a, enfin, bien sûr, le discours des exclus de l’ordre du discours, lequel se lit à même le corps, dans la prostration hébétée ou la violence soudaine.

Chacun de ces sociolectes est copié, cité, imité, encadré, parfois jusqu’à la caricature ; mais l’imitation chez Bégaudeau prend en écharpe des valeurs de langage plus diffuses que de simples tics rhétoriques et plus subtiles que de banales curiosités lexicales ; il souligne à quel point nos affects et notre rapport au monde sont régis par la façon dont nous le parlons, qu’il n’y pas d’extériorité au langage qui nous échoit. L’insistance des clichés, massifs dans le roman, redouble formellement ce constat : chacun avance sur l’échiquier de son dire en empruntant des tournures mille fois répétées, des chemins tautologiques qui ne reconduisent qu’à eux-mêmes (« Louisa ne justifie pas une affirmation, elle l’assume. Dire j’assume vaut conclusion. Elle ne converse pas, elle lâche des phrases, comme on lâche un commentaire sous une vidéo »).

La littérature ne répare pas, elle ne fait qu’enregistrer la division des langages. La guerre, si elle n’est pas perdue, est toujours recommencée, éternellement en acte. Nous sommes bien en guerre, mais dans cette étrange temporalité qu’est la guerre immobile, bataillant depuis des tranchées qui ne connaissent plus d’adversaires directs, faute d’une langue en partage ; c’est à ce désenchantement d’une parole qui ne porte plus que nous convie peut-être le livre doux-amer de Bégaudeau, à cette parole qui se découvre tout à coup aussi aliénée que celle pour qui elle souhaiterait témoigner.

Mathieu Messager

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