Jean-Luc Steinmetz : un vivant par les mots

Né en 1940, Jean-Luc Steinmetz s’est fait connaître en 1969 en fondant avec Christian Prigent la revue TXT. Le succès du travail critique de ce spécialiste du XIXe et du XXe siècle (les œuvres complètes de Rimbaud en Garnier-Flammarion, celles de Lautréamont dans un volume de la Pléiade…) a fait de l’ombre à ses livres de poèmes publiés majoritairement par Le Castor Astral. C’est avec Vers l’apocalypse que l’attention s’est rééquilibrée.

Jean-Luc Steinmetz | Transhumance. Tarabuste, 132 p., 16€

Transhumance apparaît comme testamentaire ou même posthume, livre du poros, du passage, de la vie à la mort ou encore de la mort à la renaissance, les images d’accouchement, de mise au monde, restant très présentes dans cette initiation, ce moment rituel, dont la force est de continuer à se dire à travers les transformations du corps enseveli, tel une chrysalide, dans le suaire et sous la planche d’« un berceau cercueil ». Le titre lui-même évoque le passage vertical, migration de la plaine à la montagne, et connote une spiritualité ancrée dans l’immanence même d’un corps agonique, en combat et transformation pour parvenir à une métanoïa, une métempsychose, un transvasement, un déplacement. Un parcours d’au-delà où bien peu de vivants se risquent, imagination, pressentiment, contretemps, presque sans comparaison possible : « Bien vivant et sans masque, j’ai avancé dans le Détroit / expérimenté le diagramme / manié quand il le fallait la double hache ou la truelle ».

Cet impossible, il fallait cependant y aller en devançant. La mort rejoint alors par temps intervallaire le moment même de la naissance au monde : « la première jouissance d’air par où commence à respirer / le petit d’homme » pour « franchir les obstacles de l’Entre-Deux / avant de toucher rive / la côte / où se baignent les dieux ». Véritable palingénésie, nouvelle naissance, ce texte de genèse est aussi méditation de la mort, traversant colères, doutes, rages, haines et sérénités, devançant « l’état de mort » entre diverses traditions, les clous d’une crucifixion, les rites funéraires de l’Antiquité confiés à la barque de Charon, nouveau « bateau ivre », la litanie des démons, les divinités buveuses de sang, le Livre des labyrinthes, la revivification de l’ancienne Égypte, le voyage initiatique, sous l’égide du Bardo Thödol, le Livre des morts tibétain, désignant l’état intermédiaire entre mort et renaissance et exposant le rituel qui accompagne l’agonie et la mort à travers différents états transitoires ou de transhumance. Le poète intrépide prend enfin ses quartiers, habite avec la mort, celle qui permet ce souffle qui remue les étoffes, cette absence de buée sur le miroir mais cette haleine épique d’outre-destin dans le pouvoir d’apparition/disparition d’un langage prophétique. Béatrice Bonhomme

Jean-Luc Steinmetz | De mémoire de poète. La rumeur libre, 296 p., 18 €

De mémoire de poète pourrait bien être lu comme une tentative de synthèse à l’heure du bilan – au terme du « voyage à demeure ». Tout en apparence y invite : confidences et souvenirs, circonstances et anecdotes formeraient une vie de poète suspendue entre histoire et éternité. Comme une sorte de petit concentré de vérité sur soi. Mais en est-il bien ainsi ? Composés d’entretiens et d’échanges épistolaires fictifs, ces « mémoires » apparaissent comme l’extension méditée d’un domaine exclusif : le poète y figure avec les siens, dans la compagnie assidue des « alliés substantiels » et celle, plus discontinue mais néanmoins décisive, des compagnons de route. Plusieurs itinéraires s’y dessinent et s’y croisent et, dans l’échange sans cesse relancé avec son interlocuteur imaginaire, on devine que Jean-Luc Steinmetz donne à percevoir les étapes de la formation d’un poète. On admet que cela suffit à justifier une vocation, et à fixer un destin. « Dès mes dix-sept ans, avoue Steinmetz, les dés avaient été jetés : le monde de la poésie me conviendrait exclusivement ». Des premiers éveils – à commencer par le constat initial d’étrangeté des mots – au premier recueil publié (L’écho traversé, 1969), qui ouvre la voie, chaque moment du parcours est l’occasion d’évoquer les rencontres nourricières, les lectures libératrices, les événements fondateurs. Il s’en dégage un impératif langagier qui vaut situation : contre les tentations de toutes les avant-gardes, tenir la voie moyenne, exigeante et sûre, qui rend capable de « dire l’ordinaire des jours avec une franchise aux aguets ».

Une telle franchise commande la forme de ce livre : déjouant les figements de l’autobiographie, le dispositif de l’entretien fictif, qui pose soi-même comme un autre et l’autre comme un semblable, atteste que le dialogue vise moins à rapporter une vérité éprouvée qu’à révéler, par échos successifs, l’image mobile d’« un vivant pourvu de mots ». Henri Scepi

Jean-Luc Steinmetz | Vers l’apocalypse. Le Castor Astral, 200 p., 18€

Jean-Luc Steinmetz ne se tient jamais à distance des livres qu’il écrit, sa poésie certes, mais aussi les ouvrages qu’il a consacrés à Rimbaud, Mallarmé, Corbière, pour n’en citer que quelques-uns, où il introduit une part d’imaginaire qui éclaire le réel. Appelons cela une justesse de la subjectivité qui permet de parcourir les zones d’ombre, les silences, et qui a le pouvoir de redonner vie à ces grands morts. Son écriture invite à une lecture passionnelle et son long poème Vers l’apocalypse ne fait pas exception. S’il s’inspire de l’Apocalypse de Jean, si même il conserve la « trame de la tapisserie », il invente un récit nouveau, disant pour notre époque contemporaine ce que la prophétie n’avait pas su dire « et qui dormait dans ses syllabes ». Et c’est dans sa propre langue, la langue française, avec ses propres mots, « d’un œil intérieur et précis », qu’il lui donne consistance et l’invite à s’épanouir, en nous prévenant toutefois « qu’aucune phrase ne sera donnée par le dieu ».

Quelque part entre l’éveil et le rêve, en somnambule inspiré, il accueille dans sa parole les visions innombrables qui lui parviennent de « l’alphabet du monde » dont il fait un inventaire et un chant. Abominations et merveilles, tribulations de tous les peuples, guerres, désastres écologiques, modernité décadente, tout, absolument tout doit s’inscrire dans le texte que traversent par ailleurs des musiciens et des poètes. Parfois, l’obscur parle par l’obscur. S’il y a un sens, c’est la fureur des temps qui l’impose. Steinmetz ne s’interdit pas, ici ou là, un regard critique ou ironique, faisant par exemple des trompettes de l’Apocalypse de Jean des sonneries semblables à celles « d’un réveille-matin d’outre-tombe ». Dans ce déferlement d’images, le quotidien n’est pas oublié pour autant. Il y a chez cet écrivain une volonté d’orientation, et il décrit le lieu concret d’où il regarde, « d’où s’envole l’écriture, d’où la parole essaime ». Plutôt que prophétique et tourné vers l’avenir, son livre porte un regard visionnaire sur l’état actuel d’un monde qui sombre dans le chaos. Alain Roussel

Jean-Luc Steinmetz © D.R.
Jean-Luc Steinmetz © D.R.

Jean-Luc Steinmetz | Les poètes de l’île verte. La Passe Du Vent, 10€

Ce livre à tiroirs ne s’appréhende pas sans quelques explications… Pour l’introduire, l’auteur prend soin de relater la genèse de cette anthologie de jeunes poètes des années 1960, alors de ses amis nous apprend-il, se retrouvant à la sortie du lycée, au café de l’île verte, pour refaire le monde, à l’oral comme à l’écrit. D’eux, morts ou perdus de vue, il a gardé quelques textes, qu’il décide de faire passer à la postérité cinquante ans plus tard. Pour ces huit individualités, une biographie permet d’orienter notre jugement sur les poèmes qu’elle accompagne. Bref, un éventail de « styles » d’époque sautant dans la poésie comme l’enfant à pieds joints dans une flaque. Pour nous, lecteurs, une manière de vérifier que l’écrit de jeunesse, malgré ses maladresses, a toujours en lui une vitalité bienfaitrice. Puis, avant de refermer le livre, une conversation menée par Thierry Renard donne à l’auteur l’occasion de peaufiner son stratagème, l’éditeur entrant dans sa « danse ». Car voilà, Steinmetz nous révèle désormais que tout a été inventé ! L’île verte, les poètes, leurs biographies… Et qu’il s’agit d’une anthologie personnelle, de poèmes écrits entre 18 et 20 ans, tel un dessinateur copiant à ses débuts les grands maîtres.

Est-ce la singularité de la construction du livre qu’il cherche à valoriser aujourd’hui, ou plutôt son « je » pluriel qui embrasse toutes ces vies ? Les deux, assurément. N’oublions pas que le jeune Steinmetz d’alors est partie prenante dans la fondation de la revue TXT, ce laboratoire expérimental qui interrogea la poésie sur ce qu’elle est ou doit être.

Un doute subsiste : et si ces poèmes n’étaient que pastiches écrits en 2010, année de parution de ce volume ? Car l’évocation des Tricheurs, de Marcel Carné, dans l’introduction pour situer la bande imaginaire n’est pas passée inaperçue ! Par ces mots : « Rien ne m’écœure plus que la mort, et je n’admire rien tant que l’endurance, une espèce de navigation à perte de vue, par vents et marées », extraits de l’entretien, Jean-Luc Steinmetz semble me répondre… Mais cela n’engage que moi. Quoi qu’il en soit, l’originalité de la publication reste entière et mérite incontestablement le détour. Anne Segal

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Jean-Luc Steinmetz | Le jeu tigré des apparences. Le Castor Astral, 144 p., 14€

C’est un long cheminement qu’entreprend Jean-Luc Steinmetz avec Le jeu tigré des apparences qui débute Dans l’imparfait (première séquence de 15 poèmes) pour aller jusqu’à L’illimité présent (septième et dernière partie du livre) en s’arrêtant çà et là, dans des lieux où l’arpenteur qu’il n’a jamais cessé d’être décide de faire escale. Le paysage (quel qu’il soit) attire d’emblée son attention. Ce n’est pas seulement pour le décrire qu’il l’évoque mais pour s’en nourrir, observer ses formes, ses  bruits, ses clairs-obscurs, tenter de percer quelques-uns de ses secrets, l’approcher pour conforter son besoin de plénitude et trouver le bon tempo et les mots justes pour exprimer tout cela. Il lui faut, pour ce faire, bien s’accoutumer à son « je », ce moi solitaire qui aime tant se dérober.

Ce moi que j’ai cherché sans trêve

poursuit toujours son devenir.

Il m’étonne à chaque mouvement.

Il anime toutes mes défections. 

Si ses déplacements l’emmènent en montagne, au Japon, en Haïti, au bord de la mer, Jean-Luc Steinmetz prend soin de les relier au Temps qui file, emportant avec lui « les parents de grande douceur », « le grand-père aux peintures » et tous « ceux qui manquent au fond des nuages ». Les traces qu’il soustrait à l’infatigable roue deviennent les marqueurs d’une présence au monde qu’il sait infime et précaire. Il la décline avec ces mots qu’il manie depuis longtemps et qui lui sont fidèles (« les mots se lèvent de nouveau, / me laissant libre de les prendre, / de les semer »). La façon qu’il a de les choisir, de les polir, de les choyer et de les associer pour donner vie et mouvements à son poème lui est propre. Alain Jouffroy y voyait, avec raison, « une exception à l’ordre littéraire contemporain ». 

Je ne bouleverse pas les rimes

je ne transgresse pas les mots

je les crée, les écarte s’il me plaît

mais le plus souvent les étreins. 

S’il recherche (et trouve) l’harmonie intérieure en s’immergeant dans le paysage, il lui arrive parfois d’être cerné par le réel. Ainsi en Haïti, où la misère est partout, qui « interroge de toute sa bouche ouverte ». Son poème se fait alors cri. Il s’arrête « au Quai Madame-la-Mort ». Dit ce qu’il voit, ce qu’il ressent. Et ce sont trente pages inoubliables, placées au centre d’un livre subtilement construit. Jacques Josse

Jean-Luc Steinmetz | Tristan Corbière. Une vie à-peu-près. Fayard, 532 p., 39€

Jean-Luc Steinmetz est le biographe des poètes maudits. Après les vies de Rimbaud, de Mallarmé et de Pétrus Borel, il a retracé celle de l’auteur des Amours jaunes en 2011 dans son livre Tristan Corbière. Une vie à-peu-près.

« À peu près ? Excellente réponse ! Judicieuse aussi ; nous ne sommes qu’à peu près en toutes choses », affirme le héros de Camus dans La chute. Le sous-titre que Jean-Luc Steinmetz a donné à sa biographie et qu’il emprunte à un vers de Corbière souligne la modernité du mal-être qui affecte le poète des Amours jaunes. « Cet individu en forme de néant », « ce maître ès désillusions », en marge de la société et en désaccord avec lui-même, présente un état d’esprit analogue à celui de bien des hommes du XXIe siècle, peinant à trouver leur identité dans un monde en pleine mutation. Pourtant, Corbière est resté longtemps dans le purgatoire des lettres françaises. Jean-Luc Steinmetz a commencé à l’en faire ressortir en écrivant cette biographie qui conteste le jugement de la postérité et invite à la redécouverte du poète.

Une « vie à-peu-près », faite d’autant d’absence que de présence, ne pouvait donner lieu à une biographie classique. « On pardonnera », écrit Jean-Luc Steinmetz, « au biographe que je tente d’être, des reconstructions aléatoires, où l’imaginaire – maîtrisé, soit – compte autant que ce qui fut sans doute le réel. » Évacuant le fantasme positiviste de la restitution intégrale d’une vie, il a donc reconstitué le contexte dans lequel le poète a vécu, afin de se glisser dans sa pensée et de retrouver ses faits et gestes.

Un atout majeur de cette biographie a été d’offrir la première description du fameux « Album Noir », retrouvé par Benoît Houzé et Jean-Luc Steinmetz chez un collectionneur londonien. Comportant des poèmes manuscrits ainsi que de multiples dessins et aquarelles, cet album avait d’abord appartenu à un ami du poète, le romancier Louis Noir, avant d’être acquis dans l’entre-deux-guerres par Jean Moulin.

Cette biographie se clôt sur une très belle rétrospective de la fortune des Amours jaunes. En critique doublé d’un poète, Jean-Luc Steinmetz commente les jugements que Verlaine, Huysmans, Laforgue, Breton ou Tzara ont portés sur l’œuvre de Corbière. Sa conclusion est que ce « livre-homme » est « le meilleur témoin fictionnel d’une existence continûment jouée et déjouée ». Yann Mortelette

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