La poésie n’est pas ce que vous croyez

« Dans cette forme de résistance qui s’annonce, la poésie, ce dérèglement de tous les sens, sera une arme aussi bien qu’une forme de ralliement », écrit Joël Gayraud (1) qui incite de la sorte « à ne pas se résigner à devenir les humains cybernétisés du proche avenir, coiffés d’un casque à émotions fortes ou plongés dans un caisson de relaxation selon les nécessités de leur emploi du temps ».


François Leperlier, Destination de la poésie. Lurlure, 190 p., 19 €


À cela, François Leperlier aligne « de sombres combinaisons [qui] ne cessent de s’exaspérer mutuellement : l’emballement des forces productives, de la démographie, de la sur-répression et de la violence sociale, de la marchandisation du monde et la frustration consumériste, le servage salarié et l’hédonisme administré, l’instrumentalisation dévastatrice de la nature et la normopathie écologiste, la phobie de la liberté, la boulimie des interdits et des transgressions réactionnelles, le démocratisme néolibéral et le moralisme inquisiteur et scélérat, la pudibonderie exhibitionniste, la psychose du sexe et l’extinction de l’érotisme, l’infantilisation des rapports socio-affectifs et la haine de soi… », ce n’est pas fini, mais j’arrête ici cette accumulation ravageuse qui dessine lucidement le profil de nos déboires présents et futurs.

Il nous faut donc opposer la poésie à cette déferlante, sachant pourtant que, là encore, de sinistres pièges nous attendent sous la forme de marchés, de foires, de salons, de « Printemps » ou autres festivals de « poésie vivante », tous parrainés par diverses institutions privées ou publiques ; la RATP, par exemple, qui n’a jamais manqué de « réaffirmer son engagement envers la poésie », tout en incitant les « conducteurs de métro à agrémenter […] votre parcours en récitant des extraits de poésie ». Toutes les régions sont frappées du même délire, de la même contagion ; « de Paris à Lyon, de Lodève à Rouen, de Bordeaux à Marseille, de La Rochelle à Bazoches […] On atteint le chiffre impressionnant d’environ quinze mille manifestations sur l’ensemble du territoire », précise Leperlier, qui en décrit quelques-unes parmi les plus accablantes, comme à Sète par exemple, où il s’agit « d’arracher la poésie de ses hautes sphères souvent perçues comme inaccessibles pour l’ancrer dans notre quotidien ». Et en avant pour les « siestes poétiques et musicales durant lesquelles hamacs et transats seront mis à la disposition des visiteurs », tandis que des « facteurs poètes », nichés dans des barques de pêcheurs, rôdent entre les tables du petit déjeuner… Au secours !

Mais Leperlier dans son livre ne se contente pas de dénoncer le « cirque poétique » destiné à faire avaler au bon peuple une soi-disant dimension « populaire » de la poésie, il met aussi le doigt sur une escroquerie contemporaine très en vogue chez ceux qui font profession d’écrire : « le retour en force de la chose littéraire », ce qui a rendu possibles « des ambitions du type : ‟Je n’ai jamais écrit une ligne sur un sujet autre que le sujet d’écrire”, et qui culmine dans cette foutaise : ‟La littérature comme ‘poésie de la poésie’” ».

Ainsi, les mots de poésie, poèmes, poète, poétique ont-ils maintenant pour mission de couvrir un certain type d’activités  littéraires « dont on ne sait plus en quoi elles diffèrent de certaines autres », ce qui est indéfendable, même si cela est inévitable à une époque où la recherche systématique de la simplification par suppression mène tout droit à la banalisation.

Demeure pourtant un vrai risque à prendre, écrit François Leperlier : « Alors se dessine une tout autre perspective, telle qu’a pu l’affronter, par exemple, un Juan Ramón Jiménez : ‟Écrire n’est qu’une préparation pour ne plus écrire, pour l’état de grâce poétique, intellectuel ou sensitif. Devenir soi-même poésie, non plus poète.” » En matière de suppression, voilà une manière radicale de se débarrasser de ces littérateurs qui, en allant « à la ligne », espèrent masquer l’affligeante platitude de leurs propos !

« On a laissé préjuger, dans une grande confusion, que la poésie peut se passer d’images, et même qu’elle gagne beaucoup à s’en passer. Certains en ont fait une sorte de programme minimum qui, après la bacchanale surréaliste, prêche la cure d’austérité », déclare François Leperlier, qui en profite pour mettre en contradiction avec lui-même Yves Bonnefoy ; en 1992, celui-ci affirmait : « La vérité de parole, je l’ai dite sans hésiter la guerre contre l’image – le monde – image – pour la présence », tandis qu’en 2008 la guerre est finie : « L’image qui fait tomber les clôtures entre l’inconscient et la conscience, comme c’est tellement nécessaire et pourtant si peu pratiqué aujourd’hui. »

François Leperlier, Destination de la poésie

François Leperlier, Destination de la poésie

François Leperlier : « Je demande toujours qu’on me montre un poème sans images, un poème qui ne susciterait pas des images, qu’on me montre comment la poésie résiste là où l’image cesse d’agir ». Je vais m’engouffrer dans ce « susciterait » pour citer André Breton qui souhaitait « rendre le langage à sa vraie vie […] en se portant d’un bond à la naissance du signifiant » ; puis Novalis qui écrivait : « De l’imagination productrice doivent être déduites toutes les facultés, toutes les activités du monde intérieur et du monde extérieur » ; Bachelard, enfin, qui approuvait : « Le psychisme humain se formule primitivement en images ».

Alors se présente l’image par induction, qui se formera – on non – dans l’esprit du lecteur, au lieu de lui être fournie sur le papier de manière irrévocable ; une image à l’état latent qui s’élabore en aval du langage, permettant au lecteur de la forger en partie de lui-même, de l’enrichir en la clarifiant, de la faire passer magiquement de l’état d’évocation à celui de révélation. « Le poème n’a pas de mémoire », disait René Char, tant il est vrai que ce qui s’incarne dans l’espace intérieur tient plus de la fulgurance de l’éclair que des chandelles du souvenir. L’image n’a donc pas besoin d’être aux premières loges, sinon un peu en retrait, dans la pénombre, là où seuls brillent les diamants. Leperlier confirme : « Ainsi, l’image est d’autant plus riche de présence immédiate qu’elle est la plus indirecte […] la représentation la plus indirecte est une formation symbolique, elle multiplie les connotations, et progresse en précipitant les potentialités contradictoires. C’est une image dynamique et amplificatrice […] de sens dérivé et potentiellement infini ».

À nouveau, François Leperlier : « Mais il y a une justice : la poésie qui entend renoncer aux images, et en fait le procès, ou bien ne parvient pas au bout de ses peines, ou bien elle finit, dans un ultime ressort, par s’expulser d’elle-même ». Soyons précis : ceux qui s’acharnent à « textualiser » la poésie à grands coups de « déconstruction du code », de « pulsion sémiotique », de « méta-communication », de « performativité lyrique », ou encore de « flux des signifiants », toutes formules stériles, sinistres et structuralo-littéraires relevées par l’auteur, doivent se soumettre, bon gré mal gré, à cette vérité : « La poésie-poésie est aussi vaine que la peinture-peinture, ou l’art pour l’art ».

Les raisins de la poésie dite « contemporaine » sont desséchés, ses « muses » ont du plomb dans l’aile, ses mirages sont authentiquement faux et, sur les routes du « faire », ses ruades ne sont plus que des sauts de puce. Le temps de sucer quelques caramels mous, et le langage a oublié le tangage, le verbe s’est fait cher, le « travail d’écriture » a tué la spontanéité de l’écrit et les cris sont devenus muets. Si les poètes « institutionnels » tiennent le haut du pavé, c’est parce qu’ils ont sorti leurs pliants sur le bord du trottoir et, sans même lever un sourcil, se contentent d’observer l’extérieur du monde – surtout pas le monde intérieur – pour en tirer des mots au mètre, des mots au son creux comme celui des emballages vides ! Toute une petite population habilement dressée croit y trouver « la poésie », puisque c’est écrit dessus, comme pour le fromage !

Évidemment, Leperlier, qui a toujours côtoyé le surréalisme, ne pouvait pas, dans son propos, contourner l’écriture automatique sans manquer à l’origine même de la poésie. Toutefois, il me semble qu’un certain malentendu s’exprime dans l’approche qu’il en a ; quand il déclare mesurer son « découragement à l’égard de la plupart des produits de l’écriture automatique, tout en reconnaissant l’excellence du principe générateur, à condition qu’il soit transgressé ! », il a à la fois raison (l’excellence), et tort (les produits). En effet, l’écriture automatique est la recherche de la structure secrète du langage, la mise à nu des messages de l’inconscient par les moyens du conscient, elle est une preuve, pas une œuvre, qui désigne la source de la poésie, et assigne au langage – à l’écriture – une exigence à s’incarner. D’ailleurs, Breton lui-même, dans son texte « Du Surréalisme en ses œuvres vives » (1955), ne déclarait-il pas que, si l’automatisme psychique pur lui assurait d’avoir mis la main « sur la matière première (au sens alchimique) du langage […] on savait, à partir de là, où la prendre et il va sans dire qu’il était sans intérêt de la reproduire à satiété ». La preuve, je vous dis… Et place à la transgression souhaitée par Leperlier.

Destination de la poésie est un ouvrage salutaire, beaucoup plus riche encore que ce que j’ai choisi de mettre en avant parmi les thèmes qui l’irriguent, ses vertus à la fois spéculatives et polémiques étant là pour réévaluer le véritable champ d’action de la poésie où se rejoignent analogie et révolte. L’aventure humaine n’a de sens qu’avec la liberté poétique qui est toujours dangereuse : la poésie est un château en Espagne où les complices du crime ont l’habitude de se réunir.


  1. Joël Gayraud, La paupière auriculaire, Corti, 2018.

Alain Joubert

Tous les articles du numéro 79 d’En attendant Nadeau