Dans Petite pluie, Garth Greenwell décrit l’expérience d’un poète et professeur d’université de l’Iowa, assez semblable à lui-même, dont la vie se trouve soudain mise en péril par un très grave « accident de santé ». Hospitalisé en soins intensifs pendant deux semaines, dans un brouillard de douleur et de neuroleptiques, confronté au monde médical et à ses protocoles, il rend compte des changements radicaux que crée ce nouvel état tant du point de vue physique que psychologique.
Petite pluie est donc d’abord une étude du corps malade soumis aux traitements et aux soins qui, dans le monde contemporain, lui sont dispensés. Il est aussi celle de la psyché brutalement arrachée à la confortable certitude du fonctionnement sans anicroche de son « enveloppe » (pourtant) mortelle. Il est en troisième lieu une évocation de la vie américaine avec ses particularités tant nationales (ah ! un pays où il faut négocier avec son assurance pour l’obtention d’un PET scan !) que locales (ah ! un État où un « derecho », comme celui de 2020 avec ses vents de 140 miles à l’heure, abat en une journée 4,4 millions d’arbres – plus que le nombre d’habitants – dont un sur votre propre maison !). La critique politique n’est pas oubliée, ce d’autant moins qu’on est en période de covid et dans un État rouge (républicain) acquis à Donald Trump.
Mais la préoccupation principale du livre reste la maladie, sujet littérairement moins rare aujourd’hui qu’en 1926, lorsque Virginia Woolf s’étonnait, dans son célèbre « On Being Ill », qu’une expérience aussi répandue fût si peu traitée et n’eût qu’un maigre vocabulaire à sa disposition. Petite pluie apporte ainsi un intéressant supplément à un corpus qui, depuis l’essai de Woolf, s’est étoffé « grâce » aux épidémies récentes, à l’augmentation de certaines maladies et au recours fréquent de chacun à une médecine de plus en plus sophistiquée.

Le narrateur anonyme de Petite pluie, appelons-le N., est un jour pris d’une horrible douleur (« sur une échelle de 1 à 10, elle défiait toute description, elle exigeait une échelle différente ») et se fait conduire à l’hôpital. Diagnostic : dissection aortique (une rupture de la paroi interne de l’aorte). Pronostic : réservé.
N. tente alors de décrire ses souffrances physiques et, également, par une sorte de compensation devant l’impossibilité de cette tâche, d’effectuer un compte rendu méticuleux de tout ce à quoi il est soumis dans l’unité de soins intensifs où il a été admis : examens, visites des médecins et des infirmières, échanges avec eux, mise en place des protocoles de traitements… Cesser d’être un individu pour devenir un cas clinique n’est pas une mince affaire, et ce d’autant moins que N. se sent proche d’un gouffre fatal dans lequel le corps médical ne semble pas vraiment en mesure de l’empêcher de tomber.
Les observations sur l’hôpital, sur les « gestes thérapeutiques », sur les rapports avec le personnel soignant, ainsi que le choix fait par Petite pluie de l’hyper-précision factuelle pour les traiter, permettent de rendre compte brillamment de la métamorphose, subie par le patient, de « personne humaine » en machine défaillante dont il faut extraire des informations pour diagnostiquer les pannes et les traiter.
Il y a bien sûr dans le livre des moments où N. sent qu’il redevient humain (grâce à des infirmières, aux visites de L.). Mais N. ne se plaint pas, il observe, vaguement habité par l’idée qu’une promesse de réparation vaut bien d’être considéré comme une machine.
D’un autre point de vue, celui du temps, N. bascule dans un univers différent ; le texte anglais le décrit, assez joliment, comme « rigidly timed and timeless », (« rigidement organisé et hors du temps »). Ainsi, puisque le temps extérieur est réglé par l’hôpital, N. a le loisir de se laisser absorber par son temps intérieur. Comme toutes les quatre heures on lui administre des anti-douleurs, toutes les huit heures on le branche à tel appareil, etc., il peut laisser flotter ses pensées ailleurs… vers son enfance, sa relation avec son compagnon, L., la maison qu’ils ont restaurée, la poésie et la musique.
Petite pluie se montre cependant moins original et parfois un brin sentimental sur ces sujets. Sa morale implicite, mise en scène à la fin avec un grand enthousiasme cynophile, a d’ailleurs un aspect convenu : la maladie grave, sommes-nous censés comprendre, en faisant prendre conscience de la mortalité, procure (ou peut procurer) une attention neuve à l’existence, redonne sa valeur à ce qui toujours risque d’être pris pour argent comptant : la beauté et la vitalité de la nature, les relations avec des proches aimés, l’art, l’insertion dans le monde avec les hommes de bonne volonté, etc. Les credo spirituels et solidaires suggérés par N. contrastent avec d’autres qu’il a auparavant évoqués, et qui sont ceux de certains membres de sa propre famille : l’aveuglement consumériste, l’obscurantisme, le narcissisme évangélique…
Ce n’est cependant pas la sagesse de l’émerveillement renouvelé qui frappe avant tout dans Petite pluie, mais l’exploration précise de cet ébranlement des corps et des âmes provoqué par la maladie, et son lien avec la manière dont il est pensé et traité de nos jours dans une société en crise.
Et, aux multiples livrets et vidéos de notre très communicante Haute Autorité de santé sur ce que, dans son gloubi-boulga, elle nomme « l’expérience patient », nous pourrons maintenant opposer l’attentive réflexion de Petite pluie.
