La guerre aurait-elle des vertus cachées ? Au fil du temps, elle dessine en tout cas une nouvelle génération d’auteurs ukrainiens qui dans l’épreuve trouvent les mots, et ce n’est pas rien. Romanciers, conteurs, essayistes disent ce que vit ce pays, en offrent les coordonnées véritables à ceux qui, il y a peu, doutaient encore de ses contours. Il en va ainsi de Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko, les auteurs de La vie à la lisière. Être ukrainien aujourd’hui.
Ils pratiquent depuis des années le travail à quatre mains, sous des formats divers, presque à tâtons : presse, littérature, médias, conférences, traductions… Avec ce souci essentiel : « ne pas perdre la bataille avec le silence », comme ils l’écrivent au terme de leur long pèlerinage au cœur de leur pays en guerre. Mais ce qu’ils ont tissé et qui paraît aujourd’hui en traduction est d’une autre facture.
Dans La vie à la lisière, ils rassemblent différentes approches, jouant, superposant les unes aux autres, chemin faisant, certes, mais en un cheminement philosophique, ethnographique, culturel. Nourri de rencontres humaines, le « voyage » sert de support à leurs réflexions comme à voix haute, à ce qui les a forgés jusqu’aux temps présents pour faire tenir ensemble les bouts de ce qui est en cours de déchirure, de transformation, parfois d’anéantissement.
Yermolenko et Ogarkova sont des enfants de la grande culture européenne, qu’ils utilisent comme un miroir brandi sur les routes d’une Ukraine dévastée mais debout. Ils tentent ainsi de retisser en permanence les liens entre les grands aînés de la culture mondiale et ceux souvent méconnus, déformés, de la culture ukrainienne. Surgissent ainsi au fil des pages, mêlant les plus anciens aux plus contemporains, une multitude de personnages, philosophes, penseurs, artistes ou écrivains, appartenant à des temps différents, mais susceptibles aujourd’hui d’offrir un autre sens à la guerre et d’entrer dans ces « correspondances ».

Certains reviennent, de façon presque entêtante, comme Viktoria Amelina, jeune auteure fauchée lors d’un bombardement de l’été 2023. Mais aussi, en dépit des chronologies, Taras Chevtchenko, Lessia Oukraïnka, Mykhaïlo Drahomanov, Vasyl Stus, ainsi que tous ces écrivains de ce que l’on appelle presque étourdiment la Renaissance fusillée, « éliminés » dans les années 1920. Assisterait-on à une nouvelle Renaissance fusillée ? Vient les rejoindre en tout cas le poète Volodymyr Vakoulenko, mort, comme le disent les nécrologues scrupuleux, entre le 24 mars et le 12 mai 2022. Et la kyrielle de ceux qui produisent, comme Artem Chapeye dont fut traduit en français il y a deux ans Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes, ou Oleksandr Mykhed, écrivain et militaire, qui chroniqua l’invasion.
Le voyage se fait ethnographique, sondant les ponts, les rives, les cours d’eau, les barrages, la botanique même, comme si ces éléments aussi luttaient contre les occupants qui tentent de remodeler le paysage à leur main. On voit cette lutte, on la suit. Il y a quelque chose de braudélien dans leur approche, palpant tour à tour, dans une marche lente, ces « lisières », ces limites, ces frontières, que les envahisseurs, les « occupants », tentent de dépasser. On perçoit le dessin de ces occupations au fur et à mesure qu’elles s’établissent ou au contraire reculent, laissant leurs stigmates.
Le ton devient plus grave et plus politique, pour là aussi trouver les mots qui permettraient de qualifier la Russie, vue comme civilisation, davantage que comme régime politique, cet « empire qui s’est dissimulé sous le masque d’une nation », écrivent-ils, ces forces qui frappent les écoles « avec une régularité fanatique ». Et lorsqu’on arrive à une sorte d’apothéose dans l’horreur, surgissent les mots de Taras Chevtchenko : le niveau de violence fut tel que « même l’enfer prit peur ».
C’est un livre qui charrie son flot de malheur, la mort, quotidienne, avec laquelle les auteurs entament une autre forme de dialogue auprès des proches rencontrés dans les villes et villages, rendant un ultime hommage à ces « gens qui se changent en nom de rue » et peuplent à leur manière l’État à venir.
Car c’est de cela qu’il s’agirait finalement : non pas de la destruction ou de la mort, mais d’un remodelage, dont les auteurs dessinent le contenu, remettant par le pouvoir des mots chaque « objet » à sa juste place. C’est un bon piédestal, à la hauteur d’une époque belliqueuse, un piédestal humain et signifiant. On peut dire que les missionnaires ont atteint leur but.
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