24 heures font-elles une date ?

« 24 heures », tel est le nom donné à une nouvelle collection des éditions Flammarion, au concept simple et éprouvé mais ambitieux : offrir un « récit intense de ces journées décisives de l’histoire contemporaine qui ont changé le cours du monde ». Quels enjeux historiographiques soulève cette promesse ? Quelle histoire publique dessine-t-elle ? François Luciani inaugure cette collection, dirigée par Christophe Barreyre, avec Kiev. 24 février 2022.

François Luciani | Kiev. 24 février 2022. Flammarion, coll. « 24 heures », 240 p., 21 €

À travers six personnages, François Luciani retrace presque heure par heure ce 24 février 2022. De 4 h du matin à 23 h 55, soit près de 24 heures où la vie « bascule ». Il est 6 h du matin lorsque Anna découvre le mot laissé par Dimitri, près d’une carte routière : « Prends soin de toi, je te confie Igor, notre fils, on se retrouvera quand tout sera fini. » Il est parti, à l’aube, rejoindre la brigade des volontaires ukrainiens. Elle doit quitter Kyiv (on choisit l’orthographe ukrainienne, à rebours de l’ouvrage) pour rejoindre Varsovie. Impossible de tout prendre avec soi. À quoi renoncer alors ? Mozart ou Rachmaninov ? La pianiste parcourt ses partitions, comme des photos de famille dont on ne peut se défaire.

Autre couple : Gabriel, conseiller culturel français à Kyiv, et Natalia, traductrice. Pour la jeune femme, d’un père d’origine russe et d’une mère ukrainienne, ce 24 février 2022 vient éveiller un douloureux dilemme. « Natalia, il faut choisir ton camp » : elle redoute cette injonction, à laquelle les « variants ethniques mixtes » doivent répondre. « Quel drapeau, quand on en a deux ? Alors, je reste au lit », maugrée-t-elle. Bientôt, le soupçon d’espionnage s’invite dans le couple, le secoue, l’ébranle… Jusqu’où ?

Comment présenter Anton, le personnage le plus déboussolant – et déboussolé – de ce récit ? Ses répliques font froid dans le dos. Anton donne le vertige. Il laisse sans voix, il désarçonne sans émouvoir. Et même, il écœure. En ce 24 février 2022, à 5 heures du matin, il fête ses vingt ans à Slatyne, commune de l’oblast de Kharkiv. Il a revêtu l’uniforme militaire, laissant derrière lui ses parents fermiers et sa fiancée, Nastasia, dans le petit village russe du nom d’Osinovo. « Quand j’ai vu l’annonce, j’ai dit oui tout de suite », affirme-t-il sans détour. Pourquoi prendre les armes ? Par conviction politique, par servitude idéologique ? Non, ni plus ni moins, par appât du gain. Pas d’étoiles dans les yeux d’Anton, mais des billets. Par liasses. On les lui promet un jour, alors il en rêve. Il s’imagine dans ce « grand appartement en ville » avec Nastasia et leurs futurs enfants. Ce rêve révoltant de matérialisme est-il celui de tous les soldats russes ? C’est, en tout cas, à partir des « conversations téléphoniques des soldats russes interceptées par les services secrets ukrainiens » que François Luciani compose cet Anton déconcertant.

« Tous inspirés de faits réels », ces six protagonistes « trouvent leur source dans les récits, les témoignages », précise l’auteur. À cette alerte introductive, s’ajoutent des notes de bas de page éparses. On y trouve de brefs éléments factuels, des chiffres, des précisions terminologiques. Ce sont aussi des fragments documentaires que François Luciani incruste en tête de chapitre. Plusieurs dépêches AFP, un extrait de discours, un tweet de Volodymyr Zelensky… Loin d’être seulement reproduites, ces bribes documentaires sont mises en scène graphiquement, par le choix d’une police de caractère différente. Ce geste typographique, de plus en plus courant dans la littérature contemporaine, interroge : on tire souvent davantage profit de la représentation du document retranscrit – comme garant d’une authenticité – que de son contenu. Un usage contestable, qui participe à la fabrication d’un symbole du document-preuve. Qu’en est-il ici ?

Le pont sur l’Irpine, détruit en mars 2022 par les forces ukrainiennes pour freiner l’avancée russe vers Kiev (septembre 2022) © CC0/WikiCommons

Si l’utilité narrative de ces extraits documentaires paraît questionnable sur le plan littéraire, on peut en revanche souligner leur vertu historiographique. Ils incarnent le récit collectif parallèlement tissé par les médias. Ce récit, nous l’avons toutes et tous suivi sur nos smartphones. Dans un foisonnement indigeste de notifications. Joint aux six récits individuels, l’auteur fait apparaître leur contrechamp. Il nous invite à les relire autrement, à en mesurer l’incomplétude, ou plutôt, tout le poids. Il déplie l’événement, montre son épaisseur. Loin d’être accessoire, cette double focale rappelle ainsi ces « jeux d’échelles », au cœur des débats suscités par la micro-histoire.

Autre dimension fondatrice de la micro-histoire convoquée ici : l’importance de raconter l’histoire à hauteur d’homme. Mais depuis quelle(s) intimité(s) raconter une date pour en saisir la portée et les innombrables impacts ? C’est bien la question vertigineuse que soulève cette nouvelle collection, « 24 heures ». Un défi historiographique de taille, qui suscite des débats captivants. À travers ces six personnages qu’a priori tout oppose, ce projet éditorial met très justement le doigt sur une définition de l’événement : on ne peut s’y dérober. Il fait irruption dans l’intime, et devient aussi bien une affaire publique que privée.

Ce récit rappelle aussi les multiples dimensions de la notion d’événement. Une date n’est pas seulement une entaille dans le temps, venant sonner la naissance d’une époque nouvelle et désigner un avant et un après. C’est aussi une scission du social et du culturel. En ce 24 février 2022, deux camps inconciliables se dressent subitement et dessinent une ligne de partage qui semble infranchissable. Cette ligne est bien réelle dans le Berlin des années 1960-1980. Le « mur de la honte » scinda la société berlinoise pendant près de trente ans. Mais, en ces points de bascule de l’histoire, ces murs s’élèvent-ils si nettement, et sans encombre ? La date crée-t-elle instantanément deux camps aussi distincts ? En occultant un camp, occulte-t-on irrémédiablement une partie de la date ?

Cette ligne de partage, François Luciani ne l’ignore pas. Elle définit les personnages, et toutes leurs actions à venir : Dimitri et Anton prennent les armes ; Anna quitte Kyiv ; quant à Natalia, elle doit avant toute chose « choisir son camp ». Mais l’auteur interroge cette ligne de fracture, et en montre les innombrables fêlures. Tout comme une date ne saurait distinctement séparer deux époques, elle ne peut fracturer aussi nettement le tissu culturel et social alors pris en étau.

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Ces points de bascule de l’histoire suscitent également la sidération. L’émotion affleure au fil des pages. « Cela paraît irréel, démentiel. Personne n’y croyait », s’exclame Gabriel. Pris de stupeur, les protagonistes cherchent à dessiner les contours de l’événement, à cerner le visage de la guerre : « Je me demande à quoi ça ressemble, la guerre. J’ai encore jamais vu », s’interroge Natalia. « Et si c’était ça, la guerre ? Un truc idiot, on s’appelle, on s’envoie des selfies et on raccroche », se demande Anna. Enfin, n’y aurait-il pas des ressemblances avec la révolution de Maïdan, le siège de Grozny… On convoque le passé. On s’y raccroche, mais rien à faire, la sidération demeure. « La guerre, c’est peut-être cela, au fond, un grand voile sanglant, douteux et morbide, posé sur le réel », conclut Natalia.

Cette sidération face à l’événement a déjà été décrite par les historiens, les philosophes, les écrivains… Elle sera sans doute le leitmotiv de cette nouvelle collection. Pour Jacques Derrida, cette émotion laisse sa trace à même le langage. Dans son livre-dialogue Le “concept” du 11 septembre avec Jürgen Habermas, il décrit le caractère ineffable de l’événement. Pourquoi n’a-t-on qu’une date pour le nommer ? Aveu d’impuissance, la date apparaît comme « une ritournelle rhétorique qui avoue qu’elle ne sait pas de quoi on parle », analyse le philosophe. Fernand Braudel, historien de la longue durée, décrivait quant à lui son caractère « explosif ». « De sa fumée abusive, il emplit la conscience des contemporains, mais il ne dure guère, à peine voit-on sa flamme », écrit-il en 1958 dans les Annales.

La puissance déstabilisatrice de la date n’est-elle pas aussi un aveu de notre impuissance ? Celle d’anticiper la date ? Dans son roman La peste, Albert Camus la décrivait ainsi : « on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus ».Est-ce à dire que nous pensons en retard, comme l’affirme Marc Bloch dans L’étrange défaite ?

Comment surmonter alors la sidération ? En ne cessant de raconter ces 24 heures, de mille manières peut-être. De Stefan Zweig à Joel Surnow et Robert Cochran – créateurs de la série 24 heures chrono –, les récits en 24 heures ont déjà montré leur performativité narrative. Mais ces 24 heures font-elles toutefois une date ? Non, bien souvent, il faut « prendre date. Ou disons plutôt : prendre dates, affirme l’historien Patrick Boucheron. Car il y en eut plusieurs, et il faut commencer par patiemment les circonscrire ». Mais cheminer le long de ces points de bascule, comme l’entend cette nouvelle collection, c’est convoquer la puissance de l’imaginaire. C’est combattre la fragilité de la mémoire. Et, pour reprendre les mots du médiéviste, c’est peut-être tenter de comprendre ce qui, ce jour-là, « est mort en nous et ce qui a survécu dans le pli ».

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