Mémoire fleuve

En 1991, Florence Dupont électrisait les esprits et provoquait un modeste scandale en comparant l’œuvre d’Homère au feuilleton Dallas. Sans espérer égaler la virtuosité intellectuelle de Florence Dupont, et pour le seul plaisir de la démonstration par l’absurde, on peut se donner pour devoir de comparer Works de Vitaliano Trevisan à la Recherche du temps perdu.

Vitaliano Trevisan | Works. Trad. de l’italien par Christophe Mileschi et Martin Rueff. Verdier, 720 p., 29 €

Au premier regard, pas grand-chose de commun entre Marcel Proust et Vitaliano Trevisan, enfant de la province de Vicence, région de Vénétie, ouvrier, géomètre, couvreur, marchand de glaces, éternel demandeur d’emploi, vendeur de substances stupéfiantes (et leur consommateur, par souci du commerce bien fait), client de prostituées toxicomanes et taciturne mangeur de pizzas à la pause déjeuner. Pourtant, au second regard, et avec un brin de mauvaise foi méthodologique, on se laisse volontiers frapper par les ressemblances. Les sept cents pages remplies à ras bord de Works forment une œuvre de remémoration, elles contiennent même une théorie de la mémoire, liée aux odeurs, aux teintes, à l’enfance : « Comment je pensais mes souvenirs ? Au début, je n’ai rien vu. J’ai senti une odeur de lessive qu’on vient d’étendre, et à partir de là pas une vision définie, mais une tonalité jaune pâle qui m’a immédiatement fait revenir à l’esprit le couvre-lit de mon enfance, et la chambre à coucher. » Plus tôt, au chapitre « Une leçon », et dans une note de bas de page, l’exercice de mémoire prend la forme d’une cartographie : « S’il existe une mémoire particulière, liée aux faits et/ou aux images bien définies, il est vrai qu’il existe aussi une mémoire plus générale, à savoir une sorte de plan qui est au temps ce qu’est au territoire une carte IGM au 1/25 000e. »

Comme Marcel, Vitaliano évoque une fin de siècle, postmoderne dans son cas, au cours de longues phrases où s’équilibrent le souci de construction et le désir de laisser filer la plume : « Une époque de tympans, de colonnes, de chapiteaux et ainsi de suite qui, réduits à des icônes colorées, rompaient, par la seule force de l’image, avec la tradition (moderne) et, plus sournoisement, de manière indirecte, modifiaient la statique même du mot “architecture”, si l’on peut dire, dont le barycentre allait, par la suite, s’éloigner de plus en plus de la science et de la technique, et se rapprocher de plus en plus dangereusement de la communication ».

Comme Marcel, Vitaliano est l’insatiable observateur des attitudes, sincères et fausses, des visages et des masques, avant d’en faire le procès-verbal : « Il n’y avait qu’à observer le comportement des humains qui y œuvraient [dans les bureaux des municipalités], qui changeaient d’attitude, de ton, de posture, en fonction de ceux qu’ils avaient en face d’eux, avec une rapidité et un naturel sans vergogne, qui me laissaient abasourdi deux fois – la seconde à cause de la manière dont la pose, d’une fausseté parfaitement évidente, était accueillie. »

Comme celle de Marcel, l’enfance de Vitaliano voit planer au-dessus d’elle, même des années plus tard, le visage de la mère : « Comme jadis avec le crochet, et maintenant, à nouveau, avec le dessin, “sérénité” est le premier mot qui me vient à l’esprit quand je pense à ces soirées passées en compagnie de ma mère. »

Comme Marcel, Vitaliano finit par devenir écrivain, comme lui il assiste au face-à-face de la vie et de l’œuvre, et, comme la Recherche, Works est assez ample pour laisser se déployer la durée d’une vocation, depuis ses frémissements, ses ébauches, jusqu’à ses premiers accomplissements, suivis de mélancolie : « Certes, tôt ou tard, j’allais devoir commencer à écrire, mais je remettais à plus tard. Mieux vaut vivre un peu, me disais-je, car quand je me mettrai à écrire, si jamais j’échoue, alors là non, je n’aurai plus aucun endroit où me réfugier. »

Vitaliano Trevisan, Works,
Vitaliano Trevisan © Sophie Bassouls

Comme Marcel, Vitaliano connaît des périodes de solitude volontaire en compagnie des livres (« Je passais beaucoup de temps chez moi, à lire »), il est tenté par le pastiche (« Il faudrait que je fasse son portrait à la de Goncourt, dis-je, ou mieux encore à la Chateaubriand ») et se rend à Venise, en voisin : à la Fenice, orné d’un nœud papillon – mais pour y somnoler. Comme Marcel, Vitaliano offre l’hospitalité aux incises, seule façon sans doute d’être fidèle à une mémoire sinueuse et arborescente : « On gardera à l’esprit que dans un travail comme celui-ci les digressions n’existent pas, ou mieux qu’elles forment l’œuvre elle-même. » À cet instant, comme à d’autres, Tristram Shandy se superpose à la Recherche, et Lawrence Sterne exige sa part d’influence.

En se donnant un peu de peine, on pourrait même trouver dans Works l’ébauche d’une dialectique géographico-esthétique (ou sociale), entre un côté de Swann et un côté de Guermantes : en l’occurrence « de ce côté-ci des barrières » et « de ce côté-là des barrières », dans la petite ville de Cavazzale, coupée en deux par le chemin de fer. Toute frontière donne naissance à deux peuplades antagonistes ; les batailles de Cavazzale se terminaient parfois au couteau.

Enfin, vient le moment, page 513, où Vitaliano Trevisan, devenu écrivain, découvre le monde de l’écriture, du théâtre et du cinéma, autrement dit la grande part Verdurin du monde : une suite de cercles tantôt étroits, tantôt lâches, parfois entrecroisés, où se rassemblent les apparences vaines, et où le manœuvre Trevisan n’aura jamais vraiment sa place. « La première chose à ne pas faire, hors scène, c’est jouer un rôle, alors que l’homme de mon destin [un célèbre metteur en scène] était bien davantage acteur qu’il ne l’était sur les planches. » Dans ce monde, chacun adopte à divers degrés la stratégie du docteur Cottard, celui du Côté de chez Swann, souriant toujours de peur de manquer une plaisanterie, mais sans trop sourire au cas où la plaisanterie n’en serait pas une – ce qui est aussi une façon de cacher le mépris sous la suavité.

Trevisan prend soin de baisser le rideau (de l’atelier, du garage, du théâtre) en 2022, pour marquer comme il le peut le centenaire de la disparition de Marcel Proust ; il a peut-être alors le sentiment d’avoir terminé son œuvre, ou d’être passé à côté, ou bien il mesure ce qu’il y a de vain à faire la différence entre réussir et échouer. Marcel meurt précocement sous le regard de Céleste Albaret, d’une bronchite ; Vitaliano meurt précocement dans le voisinage de son chien, d’une surdose volontaire de psychotropes.

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Vitaliano Trevisan aurait sans doute exprimé son désaccord, avec vigueur et après un long moment de silence (cet homme taciturne est, sur le papier, particulièrement volubile) : ses modèles se nomment plutôt Thomas Bernhard, souvent cité, auprès de qui il apprend à convertir l’imprécation en écriture et à se passer de dialogues – ou Lawrence Sterne et William Shakespeare, lus dans l’original, ou encore Samuel Beckett, Franz Kafka et le Pétrarque des Canzoniere. Son exhaustivité, parfois exaltante, parfois exténuante, mordante et sans pudeur, inciterait à le comparer à Karl Ove Knausgård ; ses dons d’observateur et une remarquable acuité, quand il s’agit des choses les plus humbles, évoquent les descriptions au compte-fil de Nicholson Baker dans La Mezzanine (l’un et l’autre ont en commun le goût des notes en bas de page). Son regard est aussi acéré quand il s’agit de portraiturer hommes et femmes ; pour les décrire, il choisit souvent de passer par les choses, celles dont ils s’habillent, comme si cette manœuvre d’approche lui permettait de mieux saisir sans se brûler d’insaisissables créatures (« La quarantaine, taille moyenne, bien planté, un début de bedaine, bottillons en cuir avec fermeture Éclair intérieure […], pantalon foncé, presque noir, à pinces, taille haute, ceinture en cuir noir… »).

Comme il est question de travail dans toutes ses acceptions, du misérable boulot au noble métier, Works pourrait trouver sa place dans la catégorie des récits d’usine, désormais bien fournie – mais chez Trevisan il s’agit d’autre chose. Son rapport au travail est par métonymie sa manière d’être, peut-être aussi de vivre, il donne en tout cas la mesure de sa façon de voir, d’observer, de prendre note, de méditer, de vouloir et d’agir. Travailler ne signifie pas seulement se servir d’un outil, mais se tenir debout, aimer, mûrir, se débrouiller, entamer un dialogue, sauver sa peau, prendre des leçons et comprendre ce qui lui arrive. Trevisan n’a aucune raison de penser qu’une différence fondamentale sépare l’acte de percer un trou dans un mur et celui de rencontrer ses semblables : l’un et l’autre devraient être une question de mesure et de pertinence, au cours d’un échange honnête. Un panneau de contreplaqué agit avec franchise, une franchise bornée peut-être, mais fiable ; le savoir-faire du travailleur est la réponse à cette franchise ; la mélancolie de Vitaliano Trevisan vient de n’avoir pas trouvé chez l’être humain la même franchise : ses compétences de technicien ne lui ont été d’aucun secours.

Il fait le portrait d’une Italie loin des fiacres de Paris : l’Italie des entrepreneurs en travaux publics, des mairies douteuses, des petites corruptions – feutrées et grisâtres sous le régime de la Démocratie chrétienne ; tonitruantes et colorées, pas gênées pour une lire, sous le règne de Berlusconi. Son regard sur les ouvriers n’est pas celui d’un ethnologue distant, ni d’un père missionnaire, ni d’un audacieux touriste visitant un monde exotique ; il n’est pas non plus le regard des bourgeois attendris, objet de ses imprécations ; il est familier et critique, il n’en perd pas une miette, il s’attendrit au cas par cas sans s’attarder sur le motif de la compassion.

Le tout dernier mot de Works, en français dans le texte, suivi d’un point d’exclamation, est Fin ; mais il termine une partie intitulée « Là où tout a commencé ». Si Works est une corne d’abondance, ce n’est pas seulement dû au nombre de ses pages ou à la faconde inépuisable de Vitaliano, le bien nommé. Le livre contient, difficilement, un appétit débordant, pour mieux le partager ; on y trouve beaucoup de « etc. » et de projets d’écriture – par exemple, page 514 : « Sur ce sujet, je pourrais et je devrais même écrire un livre ; pas celui-ci. »