Deux hommes dans la tourmente

Avec la révolution iranienne, le second choc pétrolier et l’invasion de l’Afghanistan (entre autres), l’année 1979 est considérée comme marquant la fin des équilibres issus de la Seconde Guerre mondiale. L’écrivain suisse Christian Kracht est déjà célèbre pour Faserland quand il fait de cette « année fatidique » le titre d’un roman publié en 2001 qui propulse son héros au milieu des points chauds, entre l’Iran et le Tibet chinois. Il faut redécouvrir, sous son vrai titre, ce livre d’une grande acuité.

Christian Kracht | 1979. Trad. de l’allemand (Suisse) par Corinne Gepner. Denoël, 162 p., 19 €

Dans ses jeunes années, avant de se faire un nom dans la littérature de langue allemande, Christian Kracht a beaucoup voyagé et a occupé différentes fonctions dans le monde de la presse et de l’édition : on peut donc supposer qu’il a tiré de ses propres souvenirs une partie de la matière de son roman 1979, écrit à la manière d’un carnet de voyage. Le narrateur, architecte d’intérieur de profession, possède le regard expert qui lui permet de décrire tout ce qu’il voit, de retracer de manière directe et objective son expérience de l’Iran où il est arrivé via la Turquie avec son ami Christopher, avant de poursuivre seul jusqu’au Tibet où il est arrêté par la police chinoise.

L’expression laconique, souvent froide, voire banale, souligne la distance ironique que le narrateur prend avec des événements dont il perçoit toujours l’aspect dérisoire, même s’ils finissent par le priver de sa liberté alors qu’il n’a rien fait, ni pour les provoquer, ni pour les empêcher. Son ami meurt en Iran, sans qu’on sache exactement de quelle maladie, et curieusement sans qu’il en soit profondément affecté après avoir avoué à l’improviste : « Je ne supporte plus Christopher ». Surpris plus tard avec une cassette contenant à son insu des discours de Khomeini en lieu et place du groupe vocal The Ink Spots, il se voit contraint de quitter l’Iran pour le Tibet, suivant en cela le conseil  d’un mystérieux personnage de rencontre dont le nom, Mavrocordato, évoque l’Empire ottoman : son nouvel objectif devient alors le mont Kailash, « centre de l’univers, lotus du monde », substitut du mont Meru de la mythologie indienne, autour duquel il doit tourner parce que, lui a dit Mavrocordato, « un seul tour nettoie les péchés de toute une vie ».

Le Tibet de 1979, c’est la Chine, et si la première partie du livre se passe dans un Iran à feu et à sang avec les émeutes qui provoquent le départ du shah et le retour de l’ayatollah Khomeini, la seconde se déroule dans un pays qui sort à peine d’une guerre avec le Vietnam, et où tous ceux qu’on qualifie d’« ennemis du Parti communiste » continuent d’être internés dans les sinistres laogai, camps de rééducation créés dès les années 1950. Et ce, en dépit des efforts de Deng Xiaoping pour réformer le pays. Suspecté d’être un agent impérialiste, envoyé dans un camp, le héros regarde ainsi la Chine en pleine ébullition comme il avait regardé Téhéran, sans manifester la moindre opinion, indignation ou rébellion face aux bouleversements politiques, sans jamais juger ni prendre parti. Une fois interné, il subit sans sourciller davantage l’injustice qui le frappe et les mauvais traitements des gardiens chinois. Il va jusqu’à apprendre à éviter les coups en donnant à ses tortionnaires les réponses qu’ils attendent ! Le comble est atteint lorsqu’il adopte sans barguigner les éléments de langage dont on use à son encontre : « J’appris à reconnaître que je faisais partie des exploiteurs, que j’étais un parasite, mais qu’en même temps j’étais moi aussi exploité et que j’avais donc la possibilité de m’amender. »

« Témoignage des jours de pleurs », photographies de Kaveh Golestan (1978) © CC0/WikiCommons

L’outrance est souvent capable de faire songer à une farce, mais cette manière de prendre du recul et d’ironiser est aussi une façon de se protéger, une technique de survie facile à adopter pour un homme qui ne croit en rien, pas même en la valeur de son existence. Le road trip qui conduit le narrateur d’Iran au Tibet chinois se présente comme une dérive sans véritable fin ni début, où le bien et le mal n’ont plus guère leur place. Il est facile d’y déceler l’empreinte de la « génération Golf », selon un terme popularisé en Allemagne par le journaliste et écrivain Florian Illies pour désigner, par contraste avec la jeunesse engagée des années 1960-1970, une jeunesse peu militante, intéressée par la consommation, et fortement marquée par la culture pop qui se répand alors dans tout l’espace européen (raison pour laquelle, peut-être, Frédéric Beigbeder a mentionné le roman qui s’appelait alors Fin de party dans la liste qu’il établit en 2011 dans Premier bilan après l’Apocalypse).

Et de fait, le héros adopte volontiers une attitude de dandy blasé sans illusions sur la vie, qui profite au mieux des jours qui passent… et qui se contente, tel le snob de la chanson de Boris Vian, des menus plaisirs quotidiens que peut procurer le port de chaussures luxueuses et de vêtements griffés. Mais qui ne va pas jusqu’à confondre être et avoir au point de s’affliger de tout perdre ! Emporté dans la violence des conflits comme un Candide moderne, le « héros » doté d’un sens aigu de l’observation semble regarder de l’extérieur un monde qui ne le concerne pas tout à fait et, désabusé, tendre à une forme de sagesse qui rende l’existence acceptable. À la morale, il préfère la musique new wave de The Human League. Son œil semble s’amuser de tout, estimant face au cadavre de son ami que cette mort « manquait vraiment d’élégance ». L’absence de toute empathie et l’indifférence aux choses le poussent à adapter son comportement à ce qu’on attend de lui, il accepte ce qui arrive et en tire pour lui-même le moins mauvais parti possible. Les derniers mots du roman résument parfaitement le ton général : « J’étais un bon prisonnier. J’ai toujours essayé de me conformer aux règles. Je me suis amendé. Je n’ai jamais mangé de chair humaine. »

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L’importance accordée aux événements se trouve ainsi constamment relativisée, et à travers cette volonté de ne hiérarchiser ni les faits ni les valeurs se révèle une forme de pessimisme qu’on qualifierait volontiers de décadent. Même si Christian Kracht a pris soin de marquer ses distances avec les auteurs de la pop littérature, le nivellement du récit, la manière de juxtaposer les épisodes sans souci d’introduire ni de conclure, sont autant de techniques empruntées peu ou prou à la pop culture, mais qui permettent ici à l’auteur de provoquer la réflexion du lecteur, et peut-être de le mettre en garde contre des habitudes de pensée trop bien huilées.

1979, qui met en scène un homme ballotté entre l’Iran en pleine révolution islamique et une Chine en train de sortir de la révolution culturelle, fut publié en Allemagne le 24 septembre 2001, quelques jours après les attentats de New York. Même s’il s’agit d’une coïncidence, il semblait difficile alors de ne pas rapprocher les deux dates. Le livre devenait malgré lui une des premières œuvres littéraires (voire la première) à traiter de l’envenimement des relations entre l’Orient et l’Occident, à exprimer la violence d’un choc entre deux cultures qui ne faisait que commencer.

Avec le regain actuel des tensions et des guerres, les menaces qui pèsent à nouveau sur l’Europe et la façon de vivre des Européens sont sans nul doute pour quelque chose dans la décision des éditions Denoël de rééditer le roman de Christian Kracht, dans une nouvelle traduction et en lui redonnant son titre original. Le monde d’aujourd’hui en permet en tout cas une nouvelle lecture, sans lui faire perdre pour autant son intérêt historique : et le lecteur se sentira inévitablement invité à mettre en relation les conflits d’aujourd’hui avec ceux d’hier.