Décidément, l’intérêt pour cette moitié d’Allemagne absorbée par l’autre ne faiblit pas. La preuve d’ailleurs, ce musée de la RDA en construction à Tonnerre dans l’Yonne. En attendant son inauguration qui ne manquera pas d’étonner, voyons deux ouvrages consacrés à ce pays qui n’est plus. Un premier roman, fort apprécié à l’ouest de l’Allemagne : Les jours heureux de l’enfance, de Charlotte Gneuss. Et l’Histoire globale de la RDA, de Nicolas Offenstadt, essai consistant d’un historien déjà connu pour avoir arpenté les friches et les ruines de l’autre Allemagne, la RDA.
Issue de parents de l’ex-RDA, mais elle-même née à l’ouest, deux ans après l’unification des deux Allemagnes, Charlotte Gneuss a choisi de retourner là où elle n’est jamais allée, soit dans le pays d’origine de ses parents. Plus précisément à Leipzig où elle a étudié le travail social. Cette formation l’a assurément aidée à camper ce qu’on appelle une famille dysfonctionnelle – laquelle existe sous tous les cieux et sous tous les régimes. Qu’on en juge : une mère qui se casse avec sa copine vivre ailleurs en ville, un père alcoolique, une grand-mère nostalgique du Troisième Reich et, au beau milieu, Karin, une adolescente qui vit les tourments amoureux de son âge mais à qui revient la charge de la toute petite dernière de la famille, un bébé (« Qu’est-ce que Maman nous avait pondu là ? ») dont on ne saura même jamais le prénom. Et puis, comme on est en Allemagne, il y a un mystère autour d’un grand-père. Aurait-il vraiment été un déserteur de la Wehrmacht, ça veut dire une mauviette, un peureux, comme le laisse entendre sa femme, soit la grand-mère ?
Karin a un amoureux qui s’appelle Paul. Il a une mobylette (une Schwalbe) et il a envie de prendre le large. Ça tombe bien, ils ne sont pas loin de la frontière tchèque. Ils pourraient bien s’y offrir un week-end. Karin irait volontiers avec lui, mais il y a la petite, le linge, le repas à préparer, l’école… Elle n’ira pas, laissant Paul commettre seul l’irréparable, la fuite de la République : Republikflucht, le pire des crimes. (Enfin, il y en avait d’autres et des pires encore, mais c’est celui qui nous préoccupe dans ce roman.) C’est alors, comme on dit dans les quatrièmes de couverture, que la vie de Karin bascule. La Stasi, inutile de la décrire, on en a même fait le synonyme de la RDA (mais pas dans le livre dont nous parlerons plus loin), va entrer dans la vie de la malheureuse Karin, comme si elle n’avait pas assez de problèmes comme ça. Embarquée vers le poste de police dès lors que le départ de son petit ami a été connu. La cellule de la prison, comme toutes les cellules, œilleton, porte d’acier, glaçante. Karin a-t-elle aidé Paul ? Accord conclu, tu nous racontes et on te fiche la paix. On la raccompagne à la maison. Ils sont d’ailleurs gentils, les deux officiers, ils la comprennent, cette gamine. Mais voilà, ils font leur boulot et ils ont la foi patriotique : la frontière, c’est sacré. Si on la laisse ouverte, le pays n’existe plus très longtemps. On ne s’est pas échiné à le construire pour que les gens passent à l’Ouest, attirés par son bling bling, nous, on a d’autres valeurs.

L’officier traitant chargé de suivre Karin ne va pas chômer. Que des familles déglinguées dans ce patelin ! Des adolescents qu’il ne va pas avoir de mal à manipuler pour qu’ils le renseignent sur qui fait quoi, qui a des liens avec l’Ouest, qui veut se faire la belle, etc. Il faut dire qu’en outre il est sympa et même beau et puis, oui, parfois il a presque envie de mettre un peu d’ordre dans ces familles dysfonctionnelles. Sauf que, quand même, on n’est pas là pour ça… Karin, elle, rassemble les souvenirs qui lui restent de Paul qu’elle aime et puis, progressivement, elle va tomber dans le piège, se confier à cet officier traitant que tout le monde connaît dans le village au point qu’on lui donne des surnoms (ça bien sûr, c’est invraisemblable) pour finalement trahir jusqu’à sa meilleure amie d’école.
Elle le rencontre dans un appartement qui n’est pas le sien, pardi, il s’agit d’un appartement « conspiratif ». Il la fait jurer sur Lénine (sic !). Il inspire confiance et il sait la faire parler, il la fait marcher, tout en tentant de l’éduquer, de remplacer peut-être un père défaillant. La recueille, tandis qu’il la filait, au coin d’un bois la nuit pour la reconduire chez elle, la sermonne, ça n’est pas prudent. C’est d’ailleurs peut-être lui qui a détruit la famille (qui n’allait pas trop bien, faut le reconnaître) mais il n’en a ni conscience ni cure, et il lui prodigue force bons conseils, entre autres celui de ne pas en vouloir à sa mère. Ah, on allait oublier, il aime aussi la musique. Malgré tout, il ne perdra rien pour attendre, et on ne boudera pas son plaisir en lisant la fin : une belle chute. On se permettra de révéler quelque incongruité dans la traduction, ainsi le « bonbon à mâcher »… et, dans le texte, outre celle mentionnée ci-dessus, quelques invraisemblances relevées par la critique (de l’Est) au point que fut posée la question de la légitimité à parler de la RDA quand on ne l’a pas connue.
Ce qui est le cas de l’historien qui vient d’en faire le tour avec près de 600 pages. Non seulement Nicolas Offenstadt n’a probablement pas connu la RDA, mais il n’est même pas allemand. Ne serait-ce qu’à ce titre, il n’est pas certain qu’il soit pris en compte par ses collègues d’outre-Rhin. Ceux originaires de l’ancien Ouest ont encore et toujours le monopole de l’histoire de la RDA ; quant au public de l’Est, il pourrait estimer qu’il n’y connaît rien. Encore qu’au sein de ce dernier, certains apprécieront son regard qui ne colle pas avec les clichés véhiculés sur les États qualifiés de totalitaires, terme dépassé et un peu trop galvaudé (généralement remplacé, dans le discours académique comme journalistique, par dictature – ce qui n’est pas loin de la vérité selon les périodes, mais reste un peu gênant car l’Allemagne en a connu une bien plus performante et ça pourrait semer le trouble).

Citant d’emblée dans son introduction l’écrivain Ronald Schernikau, qui déclarait lors du dernier congrès des écrivains de RDA : « Je considère que la bêtise des communistes n’est pas un argument contre le communisme », l’historien donne le ton de son opus magnum. En abordant la RDA comme un projet des communistes de Weimar et du mouvement ouvrier allemand, on cesserait de ne la voir que comme un produit de la guerre froide et on s’éloignerait de la vision anticommuniste consensuelle. Une vision qu’on voudrait voir en perte de vitesse – ce qui n’est pas sûr. En bref, la RDA ne sera pas réduite dans cet essai à son système de surveillance et ses dispositifs répressifs largement étudiés par ailleurs, mais elle sera vue sous ses autres dimensions (notamment sa politique sociale dont on rêverait aujourd’hui) et en prenant en compte, ce qui est très important, les différentes temporalités – au risque cependant de laisser peu de place à la surveillance généralisée, qui fut, malgré tout, une caractéristique saillante du régime, traversant toute la société, voir le roman plus haut.
Quoi qu’il en soit, au terme d’un travail fort bien documenté et global comme le titre l’indique, on s’attardera sur la partie éclairante, notamment pour le public français : la RDA serait-elle responsable du succès du parti d’extrême droite, l’Alternative für Deutschland (AFD), dans les Länder de l’est ? Elle est en effet en tête en 2024 en Thuringe avec 32,8 % des suffrages. Le résultat en Saxe est quant à lui de plus de 30 %. Depuis 2017, l’extrême droite est entrée au parlement. On pourrait ainsi voir dans ces lieux « un des terreaux de ce nationalisme identitaire et xénophobe, producteur de violence ». Il y aurait trois raisons à cela : le manque d’éducation à la démocratie, le peu d’étrangers qui vivaient en RDA et enfin le déficit des mémoires sociales du nazisme. Tout cela, note à juste titre l’historien, n’est pas faux, mais un peu simpliste. En revanche l’ex-RDA transformée en « laboratoire néo-libéral » dès l’unification en 1990, la désindustrialisation, le déclassement, le chômage, le sentiment d’être des citoyens de « seconde zone », la dépréciation de l’antifascisme dont la RDA avait capté l’héritage (à plutôt juste titre – l’Ouest ayant vite réglé ses comptes à coup de Deutsche Mark, mais attention ! l’argent « donné » à Israël devait servir en contrepartie à l’achat de biens de production allemands, on l’oublie souvent), le sentiment de marginalisation et d’abandon par les institutions publiques, poussent à se tourner, ici comme ailleurs, vers les démagogues populistes. Raison pour laquelle « le mur reste encore dans les têtes », selon la célèbre phrase de Jens Reich. « Wessis » contre « Ossis ». (Comme me l’a dit très récemment mon voisin, un Berlinois de l’Ouest, à propos d’un autre voisin, un Berlinois de l’Est : c’est un Ossi, aber ganz nett, un type de l’Est, mais très sympa.)
Soyons reconnaissant à l’auteur d’avoir fait le tour d’horizon des diverses positions sur lesquelles il informe largement, faisant la part belle aux analyses les plus pertinentes de ce « double héritage » : RDA et choc social des années 1990. Pour plusieurs commentateurs, relève-t-il, les orientations xénophobes (rencontrées notamment dans les stades) et autoritaires tiendraient aux frustrations accumulées : « Comment mieux contester le système CDU-SPD qui en est responsable qu’en soutenant les organisations qui les mettent en cause et les combattent ? » Depuis le chancelier SPD Gerhard Schroeder, fossoyeur de « l’État-providence » et promoteur de l’illibéralisme, difficile de faire la distinction entre CDU et SPD. Et pourtant, note Offenstadt, finissant sur une note positive, il ne faudrait pas sous-estimer l’assimilation de la « culture socialiste » chez de nombreux Allemands de l’Est. Une culture que transmettrait la génération suivante et à l’attrait de laquelle bien des Allemands nés après l’unification, ni de l’Est ni de l’Ouest, ne seraient pas insensibles.
